Brigitte Giraud met Andy Warhol in the seventies and now, I enjoy to
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Le coquard du panda de Thomas Werth est un livre
inclassable qui arpente les galeries du monde du cirque. Le lecteur y croise le contorsionniste qui a perdu son squelette, le lanceur de couteaux victime de l'avaleuse de sabres, l'acrobate
admirateur des araignées et tant d'autres, dont le chapiteau lui-même hissé au rang de personnage avec ses bandes bicolores à la façon du dentifrice de notre enfance.
Thomas Werth, jeune auteur publié par les courageuses éditions delphine montalant, nous réjouit d'une langue aux ciselures savoureuses. On se croirait, parfois, dans un morceau de bravoure rabelaisienne, c'est particulièrement notable dans la fantasmagorique femme à barbe, et, çà et là, la silhouette malicieuse de Marcel Aymé traverse peut-être l'écriture. Ailleurs, car Thomas Werth sait nous emporter ailleurs au détour même d'une simple virgule, les amoureux de Ray Bradbury retrouveront le parfum des curiosités foraines. Ajoutons à cela que le coquard du panda aime à s'aventurer dans les fondrières de la philosophie et tu auras, lecteur mon ami mon frère, une idée du talent de ce croquemitaine dont les mots ravissent :
" On réalise que c'est une sale affaire que les mots. On est plus à l'aise lorsqu'on se lance dans le vide en haut d'un trapèze - on préfère côtoyer le lion et rudoyer le jaguar plutôt que d'avoir à se frotter cette ménagerie-là. On en est revenus, des mots, et on plie le chapiteau, c'est les mâts que l'on démonte et la toile que l'on déroule, les piquets que l'on arrache et les cordes que l'on détend, les gradins que l'on défait et la paille que l'on ramasse, le porche que l'on décloue et les cages que l'on rassemble, on plie le chapiteau tout autant que l'on plie bagage, on plie le chapiteau et il n'en reste rien, sinon un peu d'herbe piétinée quand il a disparu du paysage. Et les traces rouges et blanches du dentifrice qui durcit lentement sur nos mains."
Le coquard du panda de Thomas Werth est bellement illustré par Isabelle Hervé.
Il n'y a pas de mal dont il ne naisse un bien, écrivait Leibniz. Grâce à un changement de "télévicon", nous
retrouvâmes, ma compagne et moi une antique cassette de Léo Ferré, dormante dans la poussière où mijote l'oubli. Je viens de l'écouter dans la voiture en ce
gloomy sunday et les larmes pour un peu m'auraient tombé les yeux. La même magie, le même enchantement au travers du corps et de l'âme. La voix de Léo, là, vingt ans, trente ans après. Les
souvenirs de ses concerts et qu'un compaing de la mistoufle y perdit sa chemise alors que nous allions à vélo déjanté et que Rimbaud poussait en nous ses incantations. Les soirées autour des
galettes noires où Brigitte Giraud mettait à la voile sur ma mélancolie, ce "bonheur d'être triste". Nostalgie des temps révolus ? Que nenni ! La jeunesse est
là comme au premier jour et "luit comme un brin de paille". Qu'une voix surgisse au hasard magnétique et le chemin que nous eûmes parmi le peuple des questions n'a point perdu ses chatoiements de
prunelles grises, avec ce cri lancé par Léo :
"Qui réparera l'âme des amants tristes ?"
Je lis peu les prix Goncourt, à moins que j'aie acheté le livre avant ou qu'on me l'ait offert. C'est le cas du magnifique roman d'Atiq Rahimi, Syngué sabour. Titre étrange qui désigne une pierre de patience en Afghanistan. Elle a le pouvoir de recueillir les malheurs de celui qui lui parle et de le délivrer de ses souffrances. Ici, la syngué sabour est un combattant taliban dans le coma. Sa femme le soigne et lui parle cependant que des tirs sporadiques éclatent dans la ville et que le mollah appelle à la prière. Elle dit toute la violence que son corps a subie, que son sexe a subie, que son âme a subie. Elle dit en termes parfois très crus l'abjection d'un monde défiguré par les factions en guerre au nom de Dieu. Et c'est toujours la même obsession qui revient : celle de la femme au sang impur, de la putain réduite à un tas de viande qu'il faut lapider.
Atiq Rahimi a écrit son roman directement en français,
dans une langue très dépouillée, tour à tour brutale et poétique. Le monologue intérieur de la femme s'enchâsse merveilleusement aux notations sèches et visuelles de ses allées et venues dans la
maison.
Un beau livre dédié à une poétesse assassinée à l'âge de 25 ans par son mari en Afghanistan. Mais, hélas, Atiq Rahimi le précise au début de son roman, ce drame pourrait aussi se
dérouler ailleurs. Donc, une fois n'est pas coutume, je recommande vivement ce prix Goncourt hors normes publié chez POL.
Jean-Claude Pirotte nous offre sa dernière livraison poétique aux
éditions Le temps qu'il fait : Revermont. Il met ses pas dans ceux d'André Frénaud, de Georges Perros, d'Henri Thomas ou ce sont eux qui
l'accompagnent en cette terre d'Arbois où "on a perdu les hirondelles". La poésie de Jean-Claude Pirotte, [qui vit sa mort depuis longtemps] a des parfums d'antan qu'une sourde
corde d'aujourd'hui vient pincer, faisant surgir des cadavres des pieds-de-nez dérisoires. L'ouvrage est illustré comme souvent d'une gouache de l'auteur. Elle représente des toits indéfinis.
Jean-Claude Pirotte aime les toits comme Reverdy les aimait.
"je te salue novembre
et tes brouillards comme la cendre
des vieux étés tôt disparus
les loirs vont dormir sous les combles
on rentre le bois de l'hiver
on calfeutre le bas des portes
avec les manchons tricotés
les fruits tardifs dans le cellier
n'ont pas cessé de fermenter
mais ils préparent le silence
toi tu cherches à ranimer
les feux de sarments de l'enfance
les images à jamais mortes
des brumes longues de l'automne"
Le Nouvel
Observateur et Radio France invitaient au printemps dernier les Français à se souvenir de leur enfance. Les éditions Les arènes, sous la houlette de
Jean-Pierre Guéno, ont reçu dix mille témoignages et en ont retenu cent. Enfances joyeuses ou déchirées, agrémentées de photos jaunies, écornées, et c'est toute une mémoire
singulière et collective qui surgit sous nos yeux. Le local devient ici universel. Le temps, plutôt celui des DS 19 et du général de Gaulle, n'en sort pas moins de son cadre pour tirer les fils
de toutes les enfances passées et à venir.
Le livre publié par Les arènes est un livre d'art servi par une mise en page du meilleur goût. Il est également disponible en Librio à 3 € mais sans les images. Ceux qui me
connaissent sauront m'y retrouver. Voici quelques pépites glanées au hasard de ma promenade en cette terre d'enfance, parmi les repousses du souvenir :
Elle repassait du linge blanc, des mouchoirs à grands carreaux, des serviettes épaisses. Le pliage sur lequel venait un coup de fer expert m'émerveillait. (Patrick)
Comme si cela ne suffisait pas, depuis peu, papa s'est improvisé projectionniste de cinéma. (Claude)
J'ai sept ans et demi. Maman est morte aujourd'hui. (Anne-Marie)
L'enfance, elle est restée là-bas, sous un amas de terre. (Irène)
Depuis longtemps déjà, une photo de jeune femme posée dans son cadre de bois sur le chambranle de la cheminée de la salle à manger m'intriguait. (Claude)
J'ai dû être heureuse au tout début de ma vie, mais je ne m'en souviens pas. (Martine)
Cette année-là, dès le début du mois de décembre, les parents avaient prévenu : pour une fois, le Père Noël ne passerait pas. (Christiane)
Je vous lis depuis vingt-cinq ans. Vos romans, La vie est ailleurs, La plaisanterie, La valse aux adieux, L'insoutenable légèreté de l'être, m'ont durablement marqué. Vous avez su dépeindre la comédie tragique d'un système communiste qui broyait l'humain. Vous l'avez fait avec cette pointe d'ironie qu'on trouve aussi dans les livres de Bohumil Hrabal. Une ironie sans méchanceté, sans rancune, qui prouve votre amour des autres. Aussi ai-je du mal à croire que vous ayez pu servir dans ses basses oeuvres un régime dont vous avez été vous-même la victime. Et quand bien même auriez-vous failli que je vous pardonnerais ! Non pas parce que vous êtes un écrivain que j'aime. Mais parce qu'on a le droit de se tromper à vingt et un ans. Les individus, dont je suis, qui n'ont pas connu la grande Hache de l'Histoire dont parlait Kafka, ne peuvent pas savoir s'ils n'auraient pas commis d'erreur à un moment donné. Nous manquons singulièrement d'humilité devant le dépeçage de la haine. Alors voilà, j'espère que ce courrier vous parviendra. Pour moi, vous demeurez un homme qui s'est dressé contre la barbarie, avec des mots ordinaires que vous avez su transfigurer. Et je souhaite, je le dis avec une naïveté que je revendique, que les jurés du prix Nobel vous distinguent en 2009 pour votre quatre-vingtième anniversaire. Vous le valez bien et plus que ça encore.
Je viens de découvrir la voix singulière de Julio
Llamazares et je sais déjà, avec l'instinct des mots qui sont les miens, que l'auteur de La lenteur des boeufs est un écrivain hors du commun. Julio Llamazares a été marqué dans
sa chair et dans son âme par la disparition de son village natal sous les eaux d'un barrage. Sans doute est-ce pour cette raison que l'oubli est le versant de la mémoire qu'il gravit sans cesse,
Sisyphe marqué jusqu'au sang par l'implacable lenteur des éléments et de la solitude.
" Hay racimos de soledad en tus manos, desposesiones màs antiguas que la sangre. Huyen los anos de tus ojos como bandadas de cometas por las plazas maduras. (Solo quedan los bueyes rumiando su
tristeza.) Has conocido, entre gravillas de silencio, el sabor amarillo de mis pasos, el humo indescifrable de las brasas sin tiempo."
" Il y a des grappes de solitude dans tes mains, dépossessions plus anciennes que le sang. De tes yeux les années s'enfuient comme bandes de cerfs-volants sur les places mûres. (Seuls restent les
boeufs ruminant leur tristesse.) Tu as connu, au milieu de gerbes de silence, la jaune saveur de mes pas, l'indéchiffrable fumée des braises hors du temps.
La lenteur des boeufs, suivi de Mémoire de la neige, a été traduit par Bernard Lesfargues aux éditions fédérop. Julio Llamazares est
aussi l'auteur de plusieurs romans dont La pluie jaune chez Verdier. Je ne manquerai pas de vous en parler quand je l'aurai lu.
L'actualité littéraire réserve parfois de bonnes surprises. Le prix Nobel
de Jean-Marie-Gustave Le Clézio en est une. Cette récompense nous fait oublier un temps les arrangements financiers des vedettes de la graphomanie. J'ai retrouvé dans les
méandres de ma bibliothèque L'extase matérielle et Vers les icebergs. Romancier, Le Clézio est aussi poète et philosophe. Sa langue est puissante de simplicité, humble car
lucide. Ses mots se creusent dans l'errance davantage que dans le voyage. Car le mystère du monde et de l'homme dans le monde toujours échappe. Voici un extrait de L'extase matérielle :
" Il faut que nous soyons humbles. Petits, misérables, il faut que nous le sachions pour toujours et qu'au lieu de nous rebeller en voulant oublier ce que nous sommes, nous le disions et le
répétions chaque jour, avec la joie absolue de la vérité : nous ne sommes rien. Nous ne sommes rien. Comme une prière à se rappeler chaque jour : comment l'homme est pris sur la terre, englué
dans sa parcelle de boue, écrasé par les éléments et par lui-même. Comment l'homme est seul, qu'il n'a pas d'origines, et qu'il ne doit pas juger."
L'extase matérielle a été publié chez Gallimard et Vers les icebergs chez Fata Morgana, un éditeur à cent mille années-lumière du Bazar de l'Hôtel de
Lille.
Voici cette page de lucidité écrite par Irvin D. Yalom dans Mensonges sur le divan à propos
des encombrements littéraires :
" Au bout de quelques minutes, Ernest fut rattrapé par son blues des librairies. Partout, en effet, des livres étaient posés sur de longues tables, suppliant qu'on les regarde un seul instant,
exposant sans la moindre vergogne leurs chatoyantes couvertures vertes ou rouge magenta, entassés au sol en attendant d'être mis en rayon, débordant sur les tables, tombant par terre. Contre le
mur du fond, de grandes piles d'invendus attendaient tristement d'être envoyés au pilon. A côté d'eux se trouvaient des cartons encore fermés : c'étaient les livres qui venaient d'arriver,
pressés de connaître, eux aussi, leur heure de gloire. Ernest eut une pensée émue pour son dernier né. Quelles étaient ses chances, pauvre esprit fragile nageant pour sa survie dans cet océan de
livres ? Il entra dans la salle de lecture, où quinze rangées de chaises en métal avaient été installées. Son livre, Le deuil : faits, lubies et mensonges, était bien en
évidence ; près de l'estrade, plusieurs piles, peut-être une soixantaine de livres en tout, attendaient d'être signés et achetés. Mais quel avenir pour son livre ? Dans deux mois, dans trois mois
? Et dans six mois ? Disparu ! Envolé ! Uniquement disponible sur commande ; livraison : entre trois et quatre semaine. Ernest comprit qu'aucune librairie n'était assez vaste pour exposer tous
les livres, y compris les meilleurs".
Si vous aimez les méandres opaques des pratiques psychanalytiques aux Etats-Unis, lisez le livre de Yalom qui lui n'est pas passé à la trappe de l'oubli.