Dominique
Boudou
Le livre de Cécile Portier, contact, est publié dans la collection Déplacements aux éditions
du Seuil. Pendant 669 kilomètres, un personnage conduit sa voiture. Il mettra bien du temps à dire "je", et ce sera un "je" [sans visage], arrivé "au milieu de nulle part". En attendant, mais
attend-il vraiment quelque chose, il dit "on". On pense à la route, à la voiture, à la vitesse, au paysage et même à soi. On pense au corps de l'autre. Quel autre ? Où se trouve-t-il ? Et le
désir, ce marécage, qu'en est-il au juste ?
Le beau texte de Cécile Portier nous montre une pensée en chemin avec ses bifurcations possibles, en décalage avec la vitesse de la voiture et les perceptions du corps. L'écriture va
et vient entre notations "neutres" et touches poétiques et philosophiques, dans un mouvement où même ce
qui échappe reste maîtrisé. Mais voilà, l'écriture est-elle un mouvement alors qu'on demeure sans destination ?
" Le paysage est figé. Avec cette chaleur et cette lumière qui tombe comme d'un plafonnier hostile, rien n'est reconnaissable de ce qui tout à l'heure paraissait si charmant, si pittoresquement
champêtre. Maintenant, la nature environnante a ce quelque chose de sournois de qui s'est fait battre (soleil massue) et cherche à éviter les coups. Même un arbre, sous cette lumière, paraît
monstrueux : ce tronc comme une jambe qui n'aurait pas voulu aller plus loin. Cette peau rebelle et croûteuse. Ces branches aux formes de doigts opiniâtres, cherchant à accrocher quelque chose au
passage ".
" Quand l'autre est triste, il faudrait pouvoir prendre son corps, porter son corps, pour le soulager d'au moins ça qui est palpable, et qui est le siège de la souffrance, même quand c'est de
tristesse qu'on parle. Surtout quand c'est de tristesse qu'on parle. L'autre est triste, et c'est un animal qui souffre, c'est un corps qui se replie et qui ne respire pas jusqu'au bout, jusqu'à
la profération des mots qui au moins seraient une accroche qu'on pourrait saisir, qu'on utiliserait pour venir jusqu'à lui ".
Et mille coups de chapeau à l'éditeur de Cécile Portier, François Bon !
Cette phrase est sidérante de beauté et de justesse !
J'ai hâte.
Et son blog est savoureux.
A bientôt
Cécile
Merci de signaler ce texte-trajet, que j'avais beaucoup aimé.