Dominique
Boudou
Acheter un pantalon est une action ordinaire de la vie ordinaire. Pas pour moi. Sans la présence de ma compagne, je serais incapable de me rendre
dans les magasins où on achète des pantalons. Alors que je parviens à me rendre dans les magasins où on achète des livres ainsi que dans ceux où on achète du vin. Quand je me rends dans un
magasin où on achète des pantalons, tout me fait peur. Les téléphones vissés à l'oreille des passants me font peur. Les rumeurs caverneuses des galeries marchandes me font peur. Les cliquètements
des caddies qui débordent me donnent mal à la tête. Et la musique aussi, en boucle, et la publicité, et les
boutiques spécialisées dans le multi-médias. Peur et mal à la tête. Une peur qui n'est pas de l'angoisse puisqu'elle a un objet : ce monde qui n'est pas
taillé à ma mesure, comme un pantalon que je ne saurais plus porter, dont les jambières mêmes constitueraient une menace pour mes facultés à penser. Sait-on jamais de quoi sont capables les
jambières des pantalons ? Imaginez que, de connivence avec leur ceinture, elles s'entortillent autour de mon cou jusqu'à m'occire ! Finalement, la prochaine fois que j'aurai à m'acheter un
pantalon, je jetterai mon dévolu sur une écharpe. Au moins, je saurai à quoi m'attendre...