Dominique
BoudouTu te poses sur la chaise longue du jardin. Tu enveloppes tes jambes dans une couverture écossaise que tu trouves laide mais à laquelle tu tiens. Tu reprends ton livre triste. L'histoire d'une fille abandonnée, encore, par une mère qui ne l'a pas voulue, et tu insistes pour me lire quelques pages qui te feront pleurer. Je n'ai pas envie d'entendre les malheurs de cette fille, je hais la méchanceté des mères. Je te le dis. La méchanceté des mères m'est insupportable. Mais j'approche de ta chaise le vieux pouf que nous avons ramené des îles. Je regarde les frémissements de tes lèvres avant la lecture. Il y a en toi, l'espace d'une seconde, une tension si forte que ton être pourrait disparaître. Une feuille se détache d'un arbre. Tu attends qu'elle soit tombée. Tu étires ton cou pour que les mots passent. Je ferme les yeux. La fille, qui a quinze ans, se confie à son petit ami. Elle veut partir en Russie, retrouver son père. Elle montre les quelques billets qu'elle a volés dans les économies de sa mère. Elle dit qu'elle descendra du train à Moscou et qu'elle se renseignera. Mais elle ne sait pas si son père habite Moscou. Elle n'est pas sûre non plus de son nom. Le petit ami reste tête baissée, tripote un brin d'herbe. Il demande s'il y a de la neige à Moscou au mois d'août. Il a entendu dire que oui, même au mois d'août il y en a, mais il voudrait savoir. Il conseille à la fille de s'habiller chaudement, de faire attention aux voleurs dans le métro. Il dit qu'elle est courageuse. Et tu pleures. Je te serre dans mes bras pour la première fois de la journée. Mon corps se remplit de toi mais ce n'est pas du chagrin. Je te dis que je t'aime et que la torpeur nous aura pas. La torpeur, répètes-tu, la torpeur, dis-le, voir ! Tu raffoles de ces mots qui nous surprennent et que nous essayons sur notre langue. Tu te lèves et ils te grandissent soudain. Des oiseaux passent parmi les nuages. Un chien lance un aboiement clair dans le lointain. Tu l'écoutes. Tu y trouves tout à coup la plénitude qui te manque. Tu rêves aussi d'un voyage que nous ferions. Tu lèves les yeux au ciel qu'un avion traverse. Nous tenons le bonheur dans nos mains...
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