Kangourou
Comme il change la vie ! ce morceau de tissu. Un morceau tout petit ; morceau de rien du tout. Quelques centaines de grammes. Bleu marine. Ou crème ; ou blanc ou vert. Ou toutes couleurs confondues. Patchwork de douceurs. Etrange couverture. Avec quelques pressions et quelques armatures. Il ne paye pas de mine. A première vue, il paraît même hostile. Son usage difficile. Dans quel sens le regarder ? Ah bon, ça s'enfile ? Tiens, on dirait un sac à dos. Troué. Drôle de cadeau. Drôle d'ustensile. A quoi sert-il ? Et la voilà qui se profile, la petite merveille. C'est un sac kangourou. Sac à ventre. Sac à trésor tout contre soi. Sac à bonheur au milieu de la foule. Intimité dévoilée, que tous tegardent, que personne ne devine. Qui se promène à pas feutrés, sur le bitume, dans la ville. Légère comme une bulle. Invisible, transparente. Femme animal. Caméléon que chacun dévisage sans le découvrir. La femme s'est oubliée. Au revoir talons hauts. Il nous faut du confort. De la tendresse exquise, jusqu'au bout de nous-mêmes. Des velours chauds, coton douillet, lainage souple. Kangourou devenons. Au pelage soyeux. Chatoyant. Nul besoin de fourrure. Il fait chaud sur son ventre. Aura enveloppante. Longue traînée de chaleur, que nul n'ignore, que tous oublient. Personne n'est plus pareil à la croisée du kangourou. Mais qui le sait ? Cette jeune femme peut-être, avec son ventre rond. Cette maman avec son baluchon de vie, lourd de ses seins. Qui sourit discrètement. Qui rêve probablement. A ce moment de fusion avec son enfant. Complice d'un court instant. Secrète émotion qui se partage à l'unisson. Et qui s'envole en un nuage d'or. Il fait froid dehors. Quelquefois, on le sent sur ses mains. Sur son visage giflé par le vent hivernal. Le temps d'une seconde, d'un brin de réalité. Qu'on oublie aussitôt. Qu'on laisse derrière son dos. Car sous le kangourou, le long de sa caresse, c'est une réalité toute de tendresse qui s'offre à nous. Alors sa main émue enveloppe doucement le petit chausson jaune qui pend nonchalamment. Et sa lèvre gercée effleure tendrement la joue rose épargnée par les traces du temps. Et l'on oublie la vie et l'on oublie le monde et l'on oublie le temps. On oublie que la ville autour de nous s'agite, qu'il est des âmes tristes, que les maux ça existe. On oublie. On n'est plus qu'un bonheur qui palpite.
(Kangourou est extrait du recueil ABébéCédaire des petits bonheurs.)


