Mardi 4 juillet 2006

                                         Kangourou

Comme il change la vie ! ce morceau de tissu. Un morceau tout petit ; morceau de rien du tout. Quelques centaines de grammes. Bleu marine. Ou crème ; ou blanc ou vert. Ou toutes couleurs confondues. Patchwork de douceurs. Etrange couverture. Avec quelques pressions et quelques armatures. Il ne paye pas de mine. A première vue, il paraît même hostile. Son usage difficile. Dans quel sens le regarder ? Ah bon, ça s'enfile ? Tiens, on dirait un sac à dos. Troué. Drôle de cadeau. Drôle d'ustensile. A quoi sert-il ? Et la voilà qui se profile, la petite merveille. C'est un sac kangourou. Sac à ventre. Sac à trésor tout contre soi. Sac à bonheur au milieu de la foule. Intimité dévoilée, que tous tegardent, que personne ne devine. Qui se promène à pas feutrés, sur le bitume, dans la ville. Légère comme une bulle. Invisible, transparente. Femme animal. Caméléon que chacun dévisage sans le découvrir. La femme s'est oubliée. Au revoir talons hauts. Il nous faut du confort. De la tendresse exquise, jusqu'au bout de nous-mêmes. Des velours chauds, coton douillet, lainage souple. Kangourou devenons. Au pelage soyeux. Chatoyant. Nul besoin de fourrure. Il fait chaud sur son ventre. Aura enveloppante. Longue traînée de chaleur, que nul n'ignore, que tous oublient. Personne n'est plus pareil à la croisée du kangourou. Mais qui le sait ? Cette jeune femme peut-être, avec son ventre rond. Cette maman avec son baluchon de vie, lourd de ses seins. Qui sourit discrètement. Qui rêve probablement. A ce moment de fusion avec son enfant. Complice d'un court instant. Secrète émotion qui se partage à l'unisson. Et qui s'envole en un nuage d'or. Il fait froid dehors. Quelquefois, on le sent sur ses mains. Sur son visage giflé par le vent hivernal. Le temps d'une seconde, d'un brin de réalité. Qu'on oublie aussitôt. Qu'on laisse derrière son dos. Car sous le kangourou, le long de sa caresse, c'est une réalité toute de tendresse qui s'offre à nous. Alors sa main émue enveloppe doucement le petit chausson jaune qui pend nonchalamment. Et sa lèvre gercée effleure tendrement la joue rose épargnée par les traces du temps. Et l'on oublie la vie et l'on oublie le monde et l'on oublie le temps. On oublie que la ville autour de nous s'agite, qu'il est des âmes tristes, que les maux ça existe. On oublie. On n'est plus qu'un bonheur qui palpite.

(Kangourou est extrait du recueil ABébéCédaire des petits bonheurs.)

par Dominique Boudou
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Mardi 4 juillet 2006

Bravo à Louise et à Noé qui ont été les premières à trouver "apologue". N'hésitez pas à proposer des questions car, m'étant engagé à utiliser mes seules connaisances, mon stock pourrait s'épuiser avant la fin de l'été. 

Voici la question du jour. Pourquoi écrit-on ?

-Les musiciens que j'ai entendus jouer...

-Les musiques que j'ai entendu jouer...

par Dominique Boudou
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Lundi 3 juillet 2006

40% des Français ne partent pas en vacances. Fait nouveau, les professions intermédiaires partiraient moins qu'avant. Jean Viard, sociologue au CNRS y voit un signe d'exclusion : " Partir est devenu la norme dans notre société. Le savoir se déplacer est devenu un moyen d'intégration à part entière... Les mariages et le marché du travail sont également très liés à la mobilité. Ceux qui ne sont pas mobiles... se retrouvent en dehors de la structure de l'emploi ou de la structure matrimoniale. Du coup, ils forment des communautés identitaires qui s'enkystent à l'intérieur de la société."

Ces propos me gênent. Partir en vacances serait une compétence acquise au service de la mobilité économique en tant que consommateur/producteur. Ceux qui ne partent pas sont des "kystes", des "malades" !

Je préfère, encore une fois, une approche anthropologique du phénomène. Si le terme "vacance" a quelque chose à voir avec l'absence et le vide, il évoque aussi, depuis le dix-septième siècle, une certaine idée de l'occupation du temps, tournée davantage vers le soi. Son emploi au singulier exprime une relation privée au monde, qui n'est pas obligatoirement tributaire des codes sociaux à la mode.

"Vous ne partez pas, cette année ? Même pas quelques jours ?", me demande-t-on souvent. Eh ben non ! On part pas ! On vaque à nos affaires. On se retrouve soi. On lit davantage de livres. On voit davantage les amis. On se met dans une chaise longue et on regarde le ciel, les oiseaux, les lézards. Naturellement, partir est agréable aussi. Visiter une ville, une île, pas forcément loin, introduit une scansion différente où le sujet retrouve un éclairage mis en veilleuse par les contraintes du travail. Mais que se passe-t-il la plupart du temps ? Les vacanciers s'entassent comme des sardines dans des buldignes ou des campignes au bord de la mer et la première chose qu'il font en posant leurs valises, c'est de brancher la télévision !!! Et après, ils vont faire la queue au supermarché !!!

Pour eux, les vacances, c'est le travail qui continue d'une autre façon. D'ailleurs, quand sonne l'heure de la reprise, après quelques centaines de kilomètres sous la canicule et les inévitables embouteillages aux abords des métropoles, ils se déclarent fatigués. Ils n'ont pas eu le temps de se retrouver. Partir, c'est arriver nulle part !

 

par Dominique Boudou
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Lundi 3 juillet 2006

Félicitations à Isabelle pour avoir trouvé aussi rapidement la bonne réponse et merci à Shibolèthe pour l'oiseau. Donc il s'agit bien d'une prétérition, mot d'un usage très répandu comme chacun le sait du matin jusque z'au soir !

La question du jour est proposée par Delphine. N'hésitez pas à suivre son exemple !

Comment appelle-t-on un court récit à visée morale ?

par Dominique Boudou
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Dimanche 2 juillet 2006

La réponse à la question d'hier est en effet "palindrome". Georges Perec adorait en faire et des très longs. Bon ! Mes lecteurs et mes lectrices s'étant fait implanter Larousse, Robert, Quillet, Bordas et Grévisse, voire Saussure, je monte d'un cran :

Comment appelle-t-on cette figure du discours qui consiste à évoquer un fait ou une chose en déclarant que justement on ne va pas en parler ?

Exemple : "Non, non, je ne viens pas te demander une clope." "Je n'évoquerai pas les défauts de Pierre, cependant..."

Bon dimanche à tous, avec ou sans foot, et bienvenue à Edouard qui a la mémoire longue rapport aux palindromes.

par Dominique Boudou
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Samedi 1 juillet 2006

Je sais bien que le monde n'est pas monolithique, que les vérités sont multiples à supposer qu'il en existe, mais là, je ne comprends pas.

Christine Boutin, député UMP, déclare qu'il faut régulariser les parents sans papiers dont les enfants sont scolarisés. Elle a évidemment raison comme elle eut raison de dénoncer les atroces conditions de détention dans les prisons. On peut brandir la Bible dans l'hémicycle contre le pacs et, dans le même temps, défendre les opprimés, quels qu'ils soient et d'où qu'ils viennent.

Je suis en revanche stupéfait par Arno Klarsfeld. Va-t-il cautionner la chasse aux mômes en juillet et en août ? Le fils de Serge et Béate Klarsfeld virerait-il à droite sur ses rollers ? Comment est-ce possible ? Déjà, accepter la médiation pour Sarkozy ne me disait rien qui vaille. Mais, éternel naïf que je suis, je pensais qu'Arno allait s'employer à limiter la casse orchestrée par le ministère de l'Intérieur et ses préfets. Eh ben non, aparemment !

Alors je le dis sans complexes, je ne comprends pas. Je ne comprends plus. La détresse dans laquelle se trouve actuellement la pensée ne peut pas tout expliquer. Si vous avez des lueurs sur l'épineuse question d'Arno, éclairez-moi !

Image mrtg.zehome.com

par Dominique Boudou publié dans : La vie de Klamm
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Samedi 1 juillet 2006

Réponse tardive pour la journée d'hier et félicitations à Léon pour son imagination. La réponse est plus austère : "laissé-pour-compte" est un substantif.

"Laissé pour compte" n'est pas un substantif.

Exemples : Les SDF sont des laissés-pour-compte. Les SDF ont été laissés pour compte pendant des décennies.

La question du jour : qu'a de particulier la phrase suivante ?

La mère Gide digère mal.

par Dominique Boudou
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Vendredi 30 juin 2006

En 1953, Claire-Lise Charbonnier monte à Paris pour s'entretenir avec Paul Eluard mais c'est Boris Vian qu'elle rencontre.

Ce raccourci illustre une vie trépidante autour des arts et des lettres, de la pensée et du théâtre, de la fête et de l'engagement politique. En pleine guerre d'Algérie, Claire-Lise fonde avec Guy Kayat une compagnie théâtrale dans le quartier populaire de Malakoff. Vingt ans d'aventures, de courage, d'indignations, de combats pour la liberté. Au programme : de l'antique (Euripide, Sophocle...), du classique (Shakespeare, Lope de Vega...), du contemporain (Brecht, Rolland...) et du Claire-Lise Charbonnier ("No pasaràn", "Le retour des deux orphelines", "Rosa rosis", "L'échelle des valeurs a perdu ses barreaux"...)

Claire-Lise écrit la nuit et travaille le jour à l'école des Hautes études en sciences sociales comme bibliographe des pays de l'Est. Deux vies en une ! La jeune Julia Kristeva et Jean Baudrillard au café de dix heures, Arthur Adamov et le jeune Michel Jonasz à l'apéro de minuit... Aujourd'hui, le chanteur interprète encore les deux chansons que Claire-Lise a écrites pour lui.

La compagnie Charbonnier-Kayat, soutenue par une poignée de fidèles qui n'ont pas peur du cambouis, (Michel Le Gouill, Claude Dubrana...), rencontre le succès, tourne en Europe et en Algérie. Tous les lieux sont des théâtres : entrepôts SNCF et RATP, centres de tri postal, usines... Le ministère de la Culture, enfin, daigne s'intéresser à l'édifice. La compagnie devient le Théâtre 71 en hommage à la Commune de Paris et accède au statut de scène nationale.

Le décès de Guy Kayat en 1983 sonne le glas d'un long compagnonnage sur le chantier de l'utopie concrète, d'une fidélité à toute épreuve, d'un amour. Mais, au théâtre, le spectacle ne s'arrête jamais. C'est la règle. Le chagrin, on se le mange tout seul, après.

En 1996, Claire-Lise crée le théâtre de l'Epopée avec Mahmoud Shahali et donne, notamment "Le maître du jeu". Dans le même temps, sous le patronage très amical de Simone Balazard, elle participe au lancement d'une nouvelle revue littéraire "Le jardin d'essai".

Aujourd'hui, Claire-Lise s'est retirée à la campagne dans une maison où viennent fauvettes et chevreuils. Un vrai théâtre de verdure avec les pins pour colonnades. Le vin est toujours sur la table. Il parle des souvenirs. Il parle des projets en cours et à venir. Des livres, des expositions, des rencontres, la vie quoi ! Dans son grenier, Claire-Lise garde des grands cahiers. Son journal écrit à la main depuis toujours... Sur ces milliers de pages serrées, des trésors cachés chuchotent dans l'ombre. Ils ne seront pas perdus. Une jeune femme, Nadja, dont Claire-Lise parle avec une émotion particulière, les accompagne déjà.

En cadeau, cette image de ppfeyte.free.fr

par Dominique Boudou publié dans : La vie de Klamm
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Vendredi 30 juin 2006

Quelle est la différence d'emploi entre :

1- Laissé pour compte

2 - Laissé-pour-compte

(Réponse demain)

par Dominique Boudou
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Jeudi 29 juin 2006

Certaines anecdotes dépassent largement le cadre de l'histoire même et un détail à lui seul contient l'homme. Truisme mille fois rappelé ; d'aucuns diront que j'enfonce les portes ouvertes, mais l'actuelle détresse de la pensée me conduit à centrer mon propos sur du peu, du presque rien.

Un père et sa fille de 18 ans vont faire les courses au supermarché. C'est un père ordinaire, pas farfelu, responsable dans son travail et sa vie de famille. La fille est aussi une fille ordinaire, sans excentricités appuyées.

Le père et la fille prennent un caddie où, parmi des poches oubliées, se distingue une liste de commissions écrite sur un post-it. Le père dit : "Tiens ! On n'a pas de liste, prenons celle-là !"

Les courses commencent. Petite déambulation parmi les travées, les têtes de gondole. La fille lit ce qui est écrit sur la liste et le père met les articles correspondants dans le caddie. Des épingles à linge notamment. Le ménage n'a pas prévu l'achat d'épingles à linge mais le père et la fille s'entendent pour en choisir des bleues et des vertes.

Au moment de s'insérer dans la file d'attente à la caisse, le père se retourne vers sa fille et lui demande : "Tu me trouves pas barjo au moins ?" La fille s'étonne : "Eh ben ! Pourquoi ça, papa ?"

Cette scène, qui est authentique, m'a beaucoup touché par sa portée philosophique. Il y a ici un échappement spontané puis raisonné au carcan des conventions utilitaires, des représentations archétypales. Il y a création d'un ensemble de signes partagés par le père et la fille dont l'accomplissement est une subersion du réel. C'est en cela que l'avenir appartient encore à l'homme : une petite part d'invisible que nulle dictature ne lui confisquera jamais.

De plus, dans nos sociétés exclusivement économico-médiatiques, cette sortie des sentiers battus est totalement projective. A qui appartenait la liste des commissions ? Etait-ce un homme ou une femme ? Un bel homme ou une belle femme ? Et si cet homme ou cette femme avaient eux-même trouvé cette liste dans un caddie, sans avoir besoin non plus d'épingles à linge ?..................

par Dominique Boudou
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