Qui ne s'est pas agacé, un jour, d'une conversation avec un individu taillé dans le marbre, fonceur comme pas un au
coeur de l'existence, jamais malade de ses idées, de ses espoirs, de son chemin ? Je ne désigne évidemment pas ce profil d'homme à l'opprobre. Il en faut. Dans certaines circonstances, quand la
machinerie du monde vire au chaos, les hommes de marbre sont plus précieux que les hommes de glaise. Nous pouvons cependant nous pencher sur la notion d'homme fragile. Ce dernier n'est
pas un faible qui s'effraiera au moindre sang. Il est tout aussi capable que le fort de prendre sa place dans l'effacement des catastrophes. Mais sa conscience dispose d'une dimension
supplémentaire : sa fragilité elle-même. "C'est parce que je me sais fragile que j'accepte que les autres le soient", reconnaît l'homme fragile. Il n'est pas un mur d'airain contre lequel on
viendra se blesser mais une porte qui, n'étant verrouillée par aucune conviction inentamable, peut se franchir. La fragilité telle que je la dépeins, qui n'est ni faiblesse ni veulerie, est une
ouverture à tout ce qui constitue au fond l'humain depuis la nuit des temps : l'incertain, l'à peu près. Et nous savons bien qu'aucune civilisation n'aurait pu prospérer sans la pierre angulaire
de l'incertain et de l'à peu près. Je salue donc l'homme fragile qui incarne l'avenir de notre planète et invite l'homme de marbre à ôter l'instant d'une halte, l'acier de sa cotte de mailles.
C'est en redevenant fragile qu'il ressourcera ses forces.
Le non à l'Europe des Irlandais me réjouit même si de mauvaises raisons l'ont justifié. Les Cassandre de papier mâché
qui hurlent à l'apocalypse en évoquant le blocage des institutions me font rigoler. Qu'on invente ou pas un plan B pour que le navire Europe continue à flotter ne change rien à la vie des
peuples enculés bien profond par des technocrates plus orthodoxes que les Américains eux-mêmes en matière de libéralisme. Et puis merde ! On aimerait bien être maître chez nous ! Souvenez-vous,
il y a peu, la commission européenne demanda aux pêcheurs français de rendre les picaillons attribués par notre gouvernement. C'est dire si la marge de manoeuvre des Etats est réduite ! Je ne
suis certes pas souverainiste mais Bruxelles ne doit pas s'occuper de notre politique sociale. Bientôt, si nous n'y prenons garde, au prétexte qu'il existe une politique économique commune, les
secteurs de l'éducation et de la santé seront démantelés par ces Folamour ventripotents. En 1992, quand j'ai voté oui au traité de Maastricht, je pensais que l'Europe se ferait par le haut, qu'il
ne pouvait pas en être autrement. J'étais d'une naïveté bien coupable. L'Europe inféodée à Wall Street n'a qu'une obsession : enrichir les possédants. Les subventions qu'ils accordent ici ou là
ne sont que des leurres, des chevaux de Troie pour favoriser l'ultralibéralisme durable. Alors, vive les Irlandais qui ont pu se prononcer par referendum !
Imaginez une société où tout un chacun ferait rigoureusement le travail qui lui est demandé, ni plus ni moins,
obéirait strictement aux règlements et aux lois, se conformerait très exactement à la morale de son temps. Cette société-là succomberait par étouffement car il lui manquerait une dimension
essentielle, (ontologique), de l'humain : l'à peu près. J'ai souvent évoqué la nécessité des petits arrangements qui rendent la vie supportable, en soi et avec les autres, dans les rapports
intimes comme dans les relations professionnelles. Ils sont la combinaison de nos incertitudes, de nos atermoiements, de nos bassesses comme de nos grandeurs et constituent cet à peu près qui
nous protège de la dictature de la norme. Notre époque, très inquiète, où la notion même d'humain devient floue, multiplie tous azimuts les messages de cette norme que nous repoussons tout en la
désirant. Elle est donc un objet de fantasme et nourrit en cela une vraie menace pour nos libertés. La dictature du corps sain, performant et rentable est une tyrannie à laquelle nous contribuons
activement parce que l'à peu près est une valeur orientée à la baisse et que la norme est une illusion orientée à la hausse. Soyons normaux, impeccablement normaux, rapprochons-nous sans
tergiverser des gens normaux avec une pensée normale, et rien de fâcheux ne nous arrivera. Au contraire, méfions-nous plus que jamais des fondrières de l'à peu près car le désordre, voire le
cahos, nous guette. Un tel raisonnement, qui bannit la part obscure de l'être, conduit à la mort la plus effroyable : celle que l'on subit sans s'en apercevoir. Seul l'à peu près nous sauvera de
la perte de soi. Terminons par un exemple personnel. Je préfère être à peu près content de mon existence plutôt que de baigner dans un bonheur extatique, tellement normal et positif, mais
tellement léthal, surtout !
Les députés Christian Kert et Jean Dionis du Séjour proposent de solder les livres au bout de six mois et non plus de
deux ans. Pourquoi pas ! Mais le livre n'est pas une boîte de fruits au sirop. Il s'inscrit dans une autre durée que la conserverie. Et ce serait un premier coup de canif à la loi Lang sur le
prix unique du livre. Qu'adviendrait-il alors de l'édition encore indépendante des grands groupes financiers ? Comment subsisterait le réseau des petits libraires déjà mis à mal par le rouleau
compresseur de la distribution ? L'abrogation de la loi Lang sonnerait l'avènement du règne absolu des best sellers vendus à prix cassés et l'arrêt de la diffusion d'une littérature plus
exigeante, moins formatée. Les livres, enfin, pourraient être fourgués au poids comme des légumes. Cela se pratique déjà les jours de braderie. Je l'ai vu de mes yeux vu à Auchan. Les
consommateurs ne semblaient pas s'en étonner. Eux-mêmes sont vendus depuis longtemps, au pois chiche de leur aveuglement.
Les "réalistes" n'ont pas tort. Au prétexte qu'il est noir et représente un symbole fort dans un pays qui
pratiquait encore la ségrégation raciale il y a quarante ans, Barack Obama ne rendra pas la vue aux aveugles et ne fera pas marcher les paralytiques. Les inégalités sont si criantes aux
Etats-Unis qu'il ne pourra guère que les corriger à la marge. Même s'il dispose d'une majorité démocrate dans les deux chambres du congrès, il devra composer avec les potentats de la finance, du
pétrole, de la grande distribution, de l'armement et j'en passe. Sans mauvais jeu de mots, Barack ne cassera pas la baraque s'il succède au sinistre W le calotin. N'empêche ! Les "utopistes" non
plus n'ont pas tort. Les discours messianiques d'Obama accoucheront d'un nouveau réel tout au moins au plan des relations internationales. Rien à attendre de neuf dans les rapports avec l'Europe,
certes ! Mais le regard de l'Amérique sur l'Afrique notamment sera différent. N'oublions pas que le père d'Obama est kényan. Le fils prodige aura à coeur de soulager la misère d'un continent
depuis trop longtemps dépecé. Il saura s'affranchir du "pragmatisme" économique pour le faire. Il le devra même, au prix d'une volonté et d'un courage de chaque jour. Au terme du chemin,
pour la postérité de ce vingt et unième siècle déjà à bout de souffle, une marque indélébile dans l'histoire du monde. Mais rien n'est fait encore. La sorcière de l'oncle Bill s'accroche avec
toute la rage d'un anatife à son mirage de gloire. Attendons la convention du parti démocrate en août, pour être vraiment sûr que the winner is Barack Obama.
La découverte par des ethnologues d'une tribu inconnue au coeur de la forêt amazonienne fascine l'opinion publique
internationale. Notre planète sursaturée des marques civilisationnelles de la modernité recèle donc des terres vierges où l'humain vit encore essentiellement selon l'état de nature. Sa rencontre
avec "l'Autre", ici un hélicoptère attaqué pr des flèches, évoque celle avec les hommes de fer qu'étaient les conquistadors aux yeux des Aztèques, ou, aussi bien, le passage entre la fin
du paléolithique et le début du néolithique. 'est dire si notre fascination a quelque chose d'une mémoire primitive, atavique. Nous revivons à travers cette tribu l'angoisse envoûtante de
notre naissance et de notre disparition en tant qu'espèce, dans la complexité de son mystère impossible à nommer par le langage. La fragilité de cette tribu, (le moindre contact avec l'équipe des
scientifiques pourrait la décimer car ses membres ne sont pas immunisés contre nos maladies), est aussi la nôtre malgré nos technologies les plus avancées. Sa présence devrait nous rappeler que
nous sommes des colosses aux pieds d'argile et nous guider, enfin, sur le chemin de la sagesse. Mais nous ne savons pas retenir les leçons du vivant. Dans mille ans, qui sait, des êtres nouveaux
viendront à nous et notre connaissance ne pèsera pas plus lourd que le trait d'une flèche.
Deux cent cinquante élèves strasbourgeois ont vécu pendant une semaine sans écrans. Ni télé, ni ordi, ni console. Ils
ont découvert qu'il existe autre chose que les petites lucarnes infernales : marcher, jouer, parler, caresser, sentir, échanger, courir, appeler, rêver, sauter, humer, goûter, attendre,
s'ennuyer, observer, comprendre... Leurs parents, tout aussi possédés qu'eux par le poison télévisuel de vingt heures cinquante, ont retrouvé, tout simplement, le chemin de l'humanité ordinaire.
De nombreuses familles se disent prêtes à renouveler l'expérience. Pour se réapproprier le temps volé. Pour le combler à leur façon, loin des images publicitaires dont les stimuli façonnent les
comportements sociaux. Souhaitons que cette expérience puisse s'étendre un jour au monde entier. Mais je sais que c'est un voeu pieux. La télévision notamment est un instrument du pouvoir. La
diffusion de plaisirs formatés aliène la singularité du désir et de la pensée. Elle fabrique en série des robots dociles au travail et au supermarché. Elle rapporte des fortunes colossales à ceux
qui organisent ce spectacle de la déchéance, cette autre manière tellement plus douce de faire la guerre, de décimer les foules. Les canons autrefois tuaient la chair. Les images, aujourd'hui,
tuent l'esprit.
La justice française vient d'annuler un mariage suite à la plainte déposée par l'époux : la mariée n'était pas
vierge. Cette affaire est grave à plus d'un titre. La sexualité des femmes n'est pas codifiée par le droit français. Elle relève de la seule sphère privée. Ce précédent conduira à d'autres dépôts
de plainte semblables de la part de la communauté musulmane et il est à craindre que pour faire respecter leurs us, d'autres communautés iront jusqu'à ester. Convoquera-t-on un jour au tribunal
un individu "coupable" de n'avoir pas honoré son Dieu ? Ce fait divers inquiète Elisabeth Badinter qui voit là une régression de plusieurs siècles. Les femmes, comme toujours, sont les premières
victimes. Mais le fléau de la justice ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Nous tomberons tous un jour ou l'autre sous son couperet. Cette décision illégale doit être immédiatement invalidée par
les plus hautes instances de la magistrature et de l'Etat.
La question surprendra tant la réponse semble évidente. Hillary Clinton ne souhaite pas que Barack Obama soit
assassiné comme Robert Kennedy. Il faudrait cependant y regarder de plus près. C'est la deuxième fois que la femme de Bill évoque l'assassinat du frère de John. Ses excuses mêmes sont
troublantes. Elles s'adressent explicitement à la famille Kennedy et à tout le monde en général. Mais pas nommément à Barack Obama et aux siens. L'ex première dame des States n'aimerait-elle pas
les noirs dès lors qu'ils nourrissent les ambitions les plus élevées dans un domaine qui est aussi le sien ? Son inconscient aurait-il parlé ? Allant jusqu'à susciter un désir d'assassinat chez
les trop nombreuses têtes brûlées de la gâchette qui sévissent au grand jour outre-Atlantique ? Je ne cherche pas ici à diaboliser Madame Clinton. Mais je me pose des questions. C'est tout. Vous
savez, rien ne m'étonne plus guère, en politique.
Nous sommes tous prisonniers de nos représentations sociales et culturelles. Nous ne savons pas nous déprendre de ce
que nous savons ou croyons savoir. Nous attribuons à nos expériences du réel une valeur jamais remise en cause dans la durée. L'actuelle pensée économique libérale illustre ce constat sous la
forme d'une irréductible dichotomie entre pouvoir et vouloir. Le MEDEF et les partis politiques de gouvernement s'abritent derrière le paravent de la réalité et clament à l'unisson : "ON NE PEUT
PAS FAIRE AUTREMENT." Augmenter les bas salaires, on ne peut pas. Taxer les stock-options, on ne peut pas. Les raisons invoquées, l'interdépendance des économies nationales et la compétitivité
par exemple, n'ont aucune espèce d'importance. Ce pouvoir, décliné négativement, engendre de fait une paralysie de l'agir qui conduit à de fortes régressions sociales. Ainsi, le chômage est
orienté à la baisse en Europe mais le nombre de travailleurs pauvres augmente en conséquence. Le balancier de l'Histoire est si puissant qu'on ne saurait l'inverser promptement. Le mal
s'aggravera. Dans une décennie, nous verrons, en France même, des enfants partir à l'usine avant que d'aller à l'école. C'est déjà le cas aux Etats-Unis, en Angleterre et au Portugal. Personne ne
s'en émeut car il est couramment admis par l'opinion qu'on ne peut pas faire autrement.
De l'autre côté de la barrière, si j'ose dire, les salariés et les syndicats revendiquent le principe du vouloir au prétexte qu'ils ont consenti des sacrifices d'adaptation à la globalisation,
(gel des salaires, flexibilité...). " Nous voulons plus de pouvoir d'achat, demandent-ils, un meilleur accès aux soins et une école performante pour nos enfants." Ce vouloir, qui est une
projection de l'avenir, qui incarne le mouvement naturel de la vie, est inaudible pour les hérauts de la vulgate libérale car il échappe à toute doxa même si nos commentateurs médiatiques
prétendent le contraire. En effet, il y a longtemps que les mantras trotskystes n'intéressent plus guère et Olivier Besancenot lui-même semble s'en détourner. C'est parce que les travailleurs,
pas si utopistes qu'on voudrait nous le faire avaler, se sont dépouillés des oripeaux marxisants qu'ils peuvent ouvrir tous les champs du possible à un vouloir universel. Il ne s'agit plus de
broder autour d'une doctrine d'où qu'elle vienne. Il faut, et c'est urgent, affirmer le primat du vouloir sur le pouvoir, au service de l'humanité et de la planète. Non pas contre les uns ou
contre les autres mais avec les uns et avec les autres. Et cela dans tous les domaines qui façonnent notre existence. Depuis quelques années, des milliardaires américains, peu suspects de
gauchisme moisi, se rendent à cette évidence. Certains accepteraient même de payer plus d'impôts. C'est dire si la menace est sérieuse.