Jean-Claude Guillebaud parle régulièrement des méfaits de la surinformation dans sa chronique du Nouvel-Obs télé.
Nous sommes en effet submergés de toutes sortes de nouvelles comme si elles jaillissaient d'un robinet ininterrompu. A tel point qu'elles ne veulent plus rien dire et que nous les oublions au fur
et à mesure qu'elles se succèdent. Comment pourrions-nous, dans ces conditions, y trouver des outils qui forgeraient notre lecture du monde ?
Dans Les belles images, en 1966, Simone de Beauvoir s'inquiète déjà de cet excès d'information qui tue le sens de l'information :
"On voit les Actualités, les photos de Match, on les oublie au fur et à mesure. Quand on les retrouve toutes ensemble, ça étonne un peu. Cadavres sanglants de Blancs, de Noirs, des autocars
renversés dans des ravins, vingt-cinq enfants tués, d'autres coupés en deux, des incendies, des carcasses d'avions fracassés, cent dix passagers morts sur le coup, des cyclones, des inondations,
des pays entiers dévastés, des villages en flammes, des émeutes raciales, des guerres locales, des défilés de réfugiés hagards. C'était si lugubre qu'à la fin on avait presque envie de rire. Il
faut dire qu'on assiste à toutes ces catastrophes confortablement installé dans son décor familier et il n'est pas vrai que le monde y fasse intrusion : on n'aperçoit que des images, proprement
encadrées sur le petit écran et qui n'ont pas leur poids de réalité."
"Socialistes ou capitalistes, dans tous les pays l'homme est écrasé par la technique, aliéné à son travail, enchaîné,
abêti. Tout le mal vient de ce qu'il a multiplié ses besoins alors qu'il aurait dû les contenir ; au lieu de viser une abondance qui n'existe pas et n'existera peut-être jamais, il lui aurait
fallu se contenter d'un minimum vital, comme le font encore certaines communautés très pauvres- en Sardaigne, en Grèce, par exemple-où les techniques n'ont pas pénétré, que l'argent n'a pas
corrompues. Là les gens connaissent un austère bonheur parce que certaines valeurs sont préservées, des valeurs vraiment humaines, de dignité, de fraternité, de générosité, qui donnent à la vie
un goût unique. Tant qu'on continuera à créer de nouveaux besoins, on multipliera les frustrations. Quand est-ce que la déchéance a commencé ? Le jour où on a préféré la science à la sagesse,
l'utilité à la beauté... Mais maintenant qu'on en est arrivé là, que faire ? Essayer de ressusciter en soi, autour de soi, la sagesse et le goût de la beauté. Seule une révolution morale, et non
pas sociale ni politique ni technique, ramènerait l'homme à sa vérité perdue. Du moins peut-on opérer pour son compte cette conversion : alors on accède à la joie, malgré ce monde d'absurdité et
de désordre qui nous cerne."
in, Les belles images, 1966
La science n'est pas antinomique de la sagesse, technique et beauté pourraient s'harmoniser. Et il ne s'agit pas de revenir aux communautés frugales. N'empêche,
même si le discours de Beauvoir est un rien outré, elle a raison sur un point majeur : la nécessité d'une révolution morale, non pour nous contraindre mais pour nous affranchir.
Le milieu littéraire est ennuyeux par manque d'irrévérence. Alors j'ajuste ma lunette de tir et je m'amuse à en
descendre un, d'écrivain, pour mon bon plaisir. Je ne doute pas qu'il ait du talent et le lirai peut-être un jour. Et puis quelqu'un qui aime François Bon et Emmanuelle Pagano ne saurait être
entièrement mauvais. Mais, à parcourir son site et son blog, j'attrape des boutons. Notre auteur, qui a tout du jeune premier de la fac de droit, prévient d'emblée ses lecteurs qu'il n'accepte
aucun manuscrit et leur propose une version en english de ses patuches de mouches. Et là, je rigole grave. L'individu étant connu dans son quartier à Bordeaux et un tiers d'immeuble
germanopratin, il est peu probable qu'un critique d'outre-Channel se penche sur sa lucarne. De même, les apprentis auteurs avec manuscrit sous le bras préfèreront s'adresser à une pointure
autrement taillée que la sienne. Broutilles, direz-vous ! Pêché de jeunesse ! Certes ! Notre graphomane, qui utilise un Mont-Blanc only et à qui Monsieur Sollers, (prononcer le s sinon il
s'énerve), a rendu hommage en publiant ses textes dans L'Infini, a bien le droit d'éprouver un certain vertige. Mais c'est qu'il persiste le gredin ! Et là, ça me daille profond qu'il se la pète
! Il évoquait naguère sur son blog la question des droits d'auteur, s'indignait que des éditeurs sans vergogne proposent moins de dix pour cent aux infortunés prosateurs. Lui, du haut
de son Anapurna, c'est niet de chez niet, dix pour cent ou rien du tout. Because le travail d'écriture est duraille voire douloureux. Pauvre petit bonhomme ! Que je le plains, finalement !
Imaginez qu'un éditeur prestigieux de la rue Sébastien-Bottin par exemple, lui fasse une offre à huit pour cent ! Eh bien il galopera pour signer son contrat tellement il sera jouasse des trois
lettres magiques sur la couverture de son book. Et il aura raison, d'ailleurs ! Ce n'est pas moi qui songerai à lui en vouloir. Je lui demande uniquement d'être un zest plus humble ! Je lui
demande de se souvenir de ceux, illustres, entrés avant lui dans la carrière des lettres. Un peu de lucidité, que Diable ! Et ses livres seront d'autant meilleurs ! Un simple bic y
suffirait.
Voilà des mois que, sans jouer les Cassandre, je prédis la suppression de la cinquième semaine de congés payés au nom
de la modernité économique. Eh bien nous y voilà, en catimini ! Le gouvernement, qui ne s'aperçoit plus qu'il y a des grèves, vient d'augmenter de 218 à 235 jours le forfait annuel du travail des
cadres. Si on déduit de l'année les samedis et les dimanches, ainsi que les 25 jours de congés payés légaux, il ne restera plus à nos cadres sous pression que le premier mai chômé. Ils pourront
donc travailler le 25 décembre, le 1er janvier, le 14 juillet etc... Afin de pouvoir être en repos ces jours-là et de profiter de la vie en famille, beaucoup seront contraints de renoncer à leur
cinquième semaine de congés payés. Il va de soi que ce plafond de 235 jours pourra être largement dépassé en fonction des accords conclus par les entreprises avec leurs salariés. La norme
internationale ne prévoit en effet qu'un jour de congé par semaine et onze heures de repos quotidien. Donc, des journées de treize heures six jours sur sept, c'est désormais possible. Les
salariés des grandes entreprises où les syndicats sont encore représentatifs ne devraient pas trop souffrir de ce démantèlement acharné du code du travail. Mais qu'en sera-t-il de tous les
autres, et notamment de ceux qui travaillent pour des entreprises sous-traitantes ? Retour assuré au dix-neuvième siècle pour la plupart d'entre nous, voulu par un président qui n'a pas les mêmes
lunettes que les autres et accepté par 44% des Français qui accepteraient un recul des services publics en échange d'une réduction de la dette de l'Etat... Bientôt, comme au temps de Guizot, une
poignée de rentiers conquérants feront marner la plèbe pis que des esclaves !
J'entends, un peu partout, des critiques s'élever à propos de la libération d'Ingrid Bétancourt, du genre : "Les
médias en font un spectacle, construisent une icône à usage du bon peuple." Ou, pire encore : "Regardez, elle n'a pas l'air aussi malade qu'on l'a dit ; tout ça c'est bidonnage et
compagnie..."
Je m'inscris avec vigueur en faux contre ces commentaires de quidams bien nourris et au chaud dans leurs tatanes. Que la libération d'Ingrid Bétancourt soit surmédiatisée est évident. Elle n'est
pas n'importe qui comme vous et moi. Issue de la haute bourgeoisie, femme politique de premier plan, toute la jet set s'est mobilisée pour la sauver. Le prochain numéro de Paris-Match, c'est à
parier, couvrira l'événement sur plusieurs pages dégoulinantes et se vendra comme pain béni. L'actuel président de la République multipliera encore et encore les déclarations à son avantage et
fera l'éloge du pourtant peu recommandable Alvaro Uribe. Oui, mille fois oui, tout cela est vrai !
Mais quand même ! Sans être dupe du grand cirque qui nous gouverne, va-t-on oublier au nom d'un ersatz idéologique mal digéré ce que représentent six ans et demi de détention au coeur d'une
jungle forcément hostile, parmi toutes sortes de cancrelats, les fers aux pieds et les bourreaux ordinaires à l'entour ??? Ne peut-on pas se réjouir, tout simplement, de ce qu'une mère rescapée
de l'enfer retrouve sa famille ? Pourquoi une émotion bien légitime serait-elle dérisoire, suspecte au point de soupçonner Ingrid Bétancourt elle-même ? Les remarques sur son état de santé, "elle
n'a pas l'air si malade...", me paraissent particulièrement abjectes. Moi, je ne suis pas un esprit fort, dopé par je ne sais quelle doxa pseudo révolutionnaire. Je vois une femme revenue à la
vie parmi les siens, je vois une femme prête à repartir au combat pour améliorer le sort de la Colombie corrompue jusqu'à l'os, je vois une femme forte et fragile, qui s'écroulera un temps quand
seront passées les obligations médiatiques qu'on a décidées pour elle. Je vois de l'humain et rien que de l'humain. Et même si mon émotion est un zest surdosée, je ne changerai pas une virgule de
ce texte. Et même si Ingrid Bétancourt veut voir le pape, qu'elle y aille, c'est son droit de croyante, et je ne la critiquerai pas. Messieurs les ratiocineurs de salon, allez dormir, et tâchez
de ne pas ronfler ! Je suis assez incommodé comme ça !
La mésaventure du professeur José Laboureur qui risque huit cents euros d'amende pour avoir
giflé un gosse de onze ans, m'amène à ce témoignage :
" C'était un soir vers dix-sept heures. J'avais terminé mon service mais j'étais encore présent à l'école. Un enfant de huit ans, qui en paraissait douze par la corpulence et le langage déjà
adolescent, ayant commis de nombreuses agressions sur ses pairs, tabassait un autre élève pis que dans les westerns. J'ai crié. " Eddy, arrête !". Rien n'y fit. Eddy était rompu de longue date
aux admonestations pédagogiques des maîtres et des maîtresses, avait épuisé depuis longtemps la litanie des lignes punitives sans pour autant accéder à la différence entre le bien et le mal. Il
suivait en cela l'exemple de son frère aîné qui traitait ostensiblement sa mère de conne et refusait de lui téléphoner alors qu'il était en classe de neige. Sans doute ai-je lancé dans le désert
une seconde sommation pendant que les coups pleuvaient sur la victime à terre. Puis, je pris la décision de la gifle. Froidement. J'attrapai Eddy et lui claquai le visage. N'ayant pas agi
sous le coup de la perte de contrôle, je prie mes lecteurs de croire que le soufflet fut symbolique donc indolore. N'empêche ! Eddy fut stupéfait... et l'enfant tabassé bien soulagé. Un
quart d'heure plus tard, la mère d'Eddy, toutes griffes dehors, faisait un raffût de tous les diables à l'école et envisagea de porter plainte. Un collègue parvint à la calmer, à lui réexpliquer
tant de choses déjà expliquées et l'affaire ne s'envenima point. Aujourd'hui, je croise assez souvent Eddy dans la rue. Son regard est noir, sa rancune tenace. Je croise aussi sa mère, qui
parfois m'adresse un signe de tête. Je suis de toute évidence un bourreau. Mais je ne regrette rien. J'ai choisi de baffer Eddy et je le referais sans vergogne. Dans certaines circonstances,
quand toutes les solutions ont été essayées et qu'elles n'ont rien donné, une gifle vaut mieux que la camisole chimique de la Ritaline administrée aux hyperactifs. Elle ne constitue pas un
remède, elle doit rester très exceptionnelle, mais elle ne mérite pas la condamnation.
La livraison annuelle des cahiers du sens, revue de poésie dirigée par Jean-Luc Maxence et Danny Marc, vient de
paraître aux éditions Le Nouvel Athanor. De nombreux contributeurs, poètes, philosophes ou psychanalystes, y brodent sur le thème de l'attente. " Le présent du passé, c'est la mémoire. Le présent
du présent, c'est l'observation. Le présent du futur, c'est l'attente.", écrivait Saint-Augustin. Plus près de nous, Vian note : "On est vraiment complet quand on est mort." Mais, remarquait
Kafka : [A cause de l'impatience, les hommes ne retournent pas au paradis.] L'attente, ce désir de présent qui tarde, est un état aux facettes si multiples que même l'errance ne saurait le
dissoudre. Quelle sagesse philosophique lui opposer ? Comment ne plus attendre, par quelle déprise de soi ?
La deuxième partie de la revue est constituée d'une abondante anthologie permanente. Des poèmes écrits à la pointe sèche au plus près de l'os y côtoient des vers plus profus, plus enroulés, et
l'ensemble permet une douce butination qui, peut-être, pourrait faire oublier l'attente... L'ouvrage se termine par des notes de lecture sur des recueils de poésie, un entretien de l'anthologiste
Christophe Dauphin et des notations d'écrivains voyageurs qui mènent nos pas jusqu'aux déserts ou dans les allées des Jardins d'essais. Amatrices, amateurs de poésie, n'hésitez pas à prendre le
temps de feuilleter Les cahiers du sens et faites-les circuler sans attendre.
"- Je me demandais, dit Pascal, comment font ces philosophes qui enchaînent des idées avec tranquillité, comme ils
articuleraient les pièces d'une mécanique."
"- Une pensée, c'est pour moi une véritable présence, dit-il, c'est trop lourd, c'est trop proche pour que je puisse en distinguer les contours.
- C'est que toi et moi nous ne pensons pas seulement avec notre cerveau, dit Marcelle, nous pensons aussi avec notre coeur."
La suprême raison d'être de Pascal, c'étaient ces extases de tendresse ou de désespoir où le plongeait parfois la lente palpitation de sa pensée ; les échanger contre des phrases abstraites et
claires lui aurait paru un crime contre l'esprit.
Cet extrait du premier roman de Simone de Beauvoir, écrit de 1935 à 1937 et refusé par Gallimard et Grasset, illustre à merveille ma tentative de propos sur l'à peu près dans lequel se tient
l'homme fragile. Ah ! Comme s'immerger dans une oeuvre est délicieux ! Simone de Beauvoir mérite la Pléiade. Il faudrait qu'on y pense rue Sébastien-Bottin.
Les journaux télévisés donnent parfois un coup d'accélérateur au futur. Ainsi en fut-il lundi 16 à 20 heures sur
France 2. Les Japonais ont réalisé des progrès spectaculaires dans le domaine de la robotique. La modélisation vocale n'est pas encore totalement au point mais l'enveloppe "corporelle" des robots
ressemble à s'y méprendre à celle des humains. D'ici une dizaine d'années, en ce pays du Soleil levant où la population vieillit, des androïdes occuperont des emplois de service à la personne.
Déjà, les apprentis dentistes s'exercent sur des robots qui réagissent parfaitement aux stimuli de la douleur. Le monde tel que l'imaginaient les écrivains de SF dans les années 70 avance à
grandes foulées. Le même journal télévisé nous apprit que de nouvelles exoplanètes viennent d'être découvertes. Il y en a maintenant près de 300. Combien seront-elles dans cinq ans ? Quand
trouverons-nous enfin la petite soeur de la Terre ? Pour y expédier des androïdes explorateurs ? On peut à juste titre s'effrayer de la vitesse exponentielle de la science et des technologies. On
peut aussi rêver, sans tomber dans l'adulation, que les hommes sauront trouver du bon à tous ces chambardements. Le futur est déjà derrière nous. Et le passé nous adresse des signes au fond du
firmament. Il y aura même de la poésie, dans cette aventure.
L'homme fragile, qui a une conscience aiguë de l'à peu près de l'existence, est d'autant plus disposé à chercher des
questions que l'élucidation du mystère de la vie le tient dans un qui vive inquiet. C'est pourquoi, même confusément, il est attiré par l'illisible. L'illisible concerne tous les signes qui
structurent le monde comme un ensemble sans se donner à comprendre dans l'immédiateté. L'illisible conduit à la question car il la contient et l'homme fragile ne s'en détourne pas. La question du
pourquoi, (donc de la causalité), importe ici assez peu. La question du comment, (donc de l'agencement), est en revanche fondamentale. Prenons l'exemple d'un quidam tombé malade. La question du
pourquoi est très lisible et induit une réponse très lisible aussi. Il est malade parce qu'il fait un froid de canard et que ses défenses immunitaires sont raplaplas. La question du comment
est-il tombé malade est infiniment plus complexe car elle ouvre sur un plus large champ de possibles. Comment était donc notre quidam juste avant de tomber malade ? Comment son voisin, dont la
santé est tout autant précaire, n'est pas tombé malade, lui ? Comment était, au début de sa maladie, la disposition de son environnement matériel et affectif ? On tombe plus facilement malade
tout seul dans un taudis que bien accompagné dans une maison confortable. Mais l'inverse se produit aussi souvent. Nous nous aventurons là sur le chemin de la narration avec ses entrelacs
arborescents. La question du comment est configurée comme un arbre dont les acines, les sous-racines, les branches, les sous-branches, les embranchements, les sous-embranchements, les bretelles,
les sous-bretelles permettent d'énoncer l'illisible, sachant qu'il ne se réduira jamais tout à fait. C'est ainsi que l'aventure humaine peut continuer de s'ouvrir des chemins, dans l'ambiguïté du
comment narratif qui pourrait bien recéler, itou, un pourquoi explicatif... Mais c'est une autre histoire, non ?