Sarah Palin, la très sportive et très catholique colistière de John Mc Cain, est une femme de tempérament. Elle est
farouchement opposée à l'avortement et le dit haut et fort. Elle est aussi, l'un va rarement sans l'autre, à fond pour la peine de mort. Gouverneur (e) de l'Alaska, ces arpents de neige, elle
rêve des puits de pétrole que l'on pourrait y forer. La néo puissance de l'Amérique jaillirait à jets continus des entrailles de la terre, au grand plaisir de Dieu sur son nuage. Jusque là, rien
que de l'ordinaire. Des dizaines de millions d'Américains se reconnaissent dans cette femme qui en a. Mais tout de même ! L'image de la "belle" tirant au fusil d'assaut avec une jubilation quasi
enfantine m'inquiète. Certes, elle saurait défendre son mari et leurs cinq enfants. L'Alaska, c'est bien connu, est un inexpugnable coupe-gorge. Les élans, eux-mêmes, dépravés, ourdissent contre
les loyaux citoyens dans l'ombre du blizzard. Et puis les Russes ne sont pas loin. Voilà une menace qui justifie qu'on arme les gosses de pistolets-mitrailleurs. En regardant cette image, je me
suis posé la question de la cible. Who is the target ? On ne la voit pas. On l'imagine. Un probable morceau de carton se charge de tous les fantasmes. La cible de Sarah, c'est n'importe qui. Les
bicots barbus, les nègres mal rasés, les pédés, les athées, les écolos, les cocos, les anarchos, les intellos. En voilà du monde à flinguer. Alors je me pose une deuxième question. La nuit, quand
les rêves les plus innommables plombent le sommeil de Sarah, se voit-elle dézinguer Barack Obama ? Bon sang, que l'Amérique est jolie !
Lu dans Marianne, cette phrase exquise de Nicolas Baverez, brillant économiste et conseiller de qui vous vous doutez
:
" Autant le temps libre est appréciable pour aller dans le Luberon, autant pour les couches les plus modestes, le temps libre, c'est l'alcoolisme, le développement de la violence, la
délinquance."
C'est la rentrée ! Xavier Darcos, dès potron minet debout pour gagner plus, annoncera prochainement des mesures
visant à "la reconnaissance matérielle et morale des enseignants". Ah ! Le digne homme ! Pour la reconnaissance morale, une simple déclaration suffira, à la manière enjouée de feu le général
Bigeard : " Je les aime mes p'tits gars ! Bien sûr, ils râlent de temps en temps, mais ils ont le bon goût de faire des grèves dont on ne s'aperçoit pas. C'est dire s'ils ont le sens de l'intérêt
commun, voire celui du sacrifice !" Pour la reconnaissance matérielle, matérielle pas financière, faut pas exagérer, l'idée d'un chapeau de paille pourrait être retenue. Ce serait d'abord un clin
d'oeil à une pratique de l'Ancien régime, ce temps où on savait vivre. Les maîtres portaient en effet des chapeaux à plumes. Une plume indiquait une capacité à enseigner la lecture. Deux plumes,
et l'écriture s'ajoutait à la maîtrise. La troisième plume couronnait l'enseignant chevronné, apte à dispenser son savoir en calcul. Et puis, ce n'est pas rien, les professeurs seraient
immédiatement identifiables dans la rue et sur les places, aux abords des squares et des garderies. La lutte contre la pédophilie en serait d'autant renforcée. Enfin, c'est bien connu, les
périodes troublées sont gourmandes en boucs émissaires. Il y a toujours quelqu'un qui porte le chapeau. Là, il y en aurait près d'un million, de la maternelle à l'université. Extraordinaire, non
? Les Françaises et les Français, ainsi rassurés, pourraient continuer à s'endormir en se laissant bercer par les trilles foireux de Carla Bruni. Bonne nuit les petits ! Demain, le marchand de
sable passera gratuitement !
Du haut de ce chef d'oeuvre de mille pages, un demi siècle de luttes raciales aux Etats-Unis vous contemple.
Ségrégation, meurtres légaux des Noirs opprimés depuis l'esclavage, émeutes à Los Angeles, âpres combats pour l'obtention des Droits civiques déversent sur ce fleuve de sang et de larmes
l'absurdité du temps de l'Histoire contre lequel on ne peut s'ériger. Mais il y a la musique aussi. Toute la musique depuis les chants profanes ou religieux du Moyen -Age blanc jusqu'au hip hop
de la négritude en passant par Schubert et le concerto d'Aranjuez. David Strom, juif allemand qui a fui le nazisme, épouse en 1939 Delia Daley, fille d'un médecin noir à Philadelphie. Le noir et
le blanc. Comme les touches d'un piano. Trois enfants naissent de cette union à l'époque contre nature et la musique tient ensemble cette famille traquée. Jonah deviendra un chanteur d'opéra
reconnu internationalement, Joey essaiera de coucher sur le papier les airs qui passent dans sa tête et Ruth, la cadette, consacrera sa vie à aider les déshérités de son peuple. Aucun, cependant,
ne réussira à réaliser le fol espoir de leurs parents : enjamber les parapets du temps pour triompher de la haine dans un monde qui continue à se dépecer. La musique, même porteuse d'avenir en
unissant son souffle à toutes les notes, entre le blanc et le noir, en cette lisière où la peau n'aurait plus de couleur, ne saurait effacer le marbre du passé.
Le temps où nous chantions de Richard Powers est disponible en 10/18.
Dans sa chronique dominicale Paris-Province, (Sud Ouest) Jean-Claude Guillebaud revient sur la crise de la baie des
Cochons en 1962. Le monde, nous le savons, frisa la catastrophe nucléaire. La récente ouverture des archives soviétiques nous montre que le péril fut évité par l'extraordinaire courage d'un seul
homme. En 1962, l'URSS possédait des missiles sur l'île de Cuba et plusieurs de ses sous-marins nucléaires guettaient au large des côtes américaines. L'un d'eux fut attaqué par les Américains et
le commandant, avec l'accord du commissaire politique à bord, décida une riposte nucléaire. Mais il fallait, c'était la procédure, l'aval du second, Vassili Arkhipov. Contre toute attente, il
refusa catégoriquement et réussit à calmer les esprits échauffés par la pression guerrière. La planète fut ainsi sauvée d'un déluge de feu et de cendres. Un homme, un seul, contre tous, a su dire
non à la folie humaine. Il est mort quelques années plus tard dans la plus totale indifférence. A l'heure où Monsieur Poutine rêve d'en découdre avec l'occident, il serait bien avisé de se
souvenir de Vassili Arkhipov, ce juste parmi les justes.
La meilleure surprise de ces jeux olympiques à Pékin nous vient incontestablement de Laure Manaudou. Depuis une
semaine déjà, les télévisions nous abreuvent de monstrueuses machines à pulvériser des records, comme cet Américain Phelps, et le public, insatiable, n'en finit pas de dévorer le corps des
athlètes. Transsubstantiation qui métamorphose le spectateur en héros d'un jour. Or, voilà qu'une nageuse couverte de gloire et de titres mondiaux dévisse en plein bassin, finit bonne dernière et
s'attire les foudres des plumitifs de la presse sportive. "Les résultats de Laure Manaudou sont indignes de son statut". Qu'il me soit permis ici de prendre le contre-pied. Les sportifs de très
haut niveau, repérés souvent dès l'âge de quatre ans, surentraînés, surconditionnés, craquent rarement lors des compétitions surtout quand il s'agit d'olympiades. Ils ne gagnent pas forcément des
médailles mais ils ne s'effondrent pas. Ils ont, en cela, quelque chose d'inhumain car on les croit volontiers insensibles à tout ce qui échappe à leur domaine. Laure Manaudou est une championne
d'une autre nature. Aussi pugnace que ses confrères, aussi couverte d'or, elle n'en compose pas moins avc la fragilité qui devrait habiter tout être vivant. Cette fragilité a pu l'aider à
triompher lors des jeux d'Athènes en 2004. Cette même fragilité aujourd'hui la conduit à des contre-performances. Mais la championne qu'elle reste de toute façon, qu'elle redeviendra
peut-être car elle est jeune encore, prend une autre envergure du fait même de cette fragilité. Ses mérites en sont d'autant plus grands et contribueront, qui sait, à lui forger une légende
que le cinéma pourrait bien exploiter dans les années qui viennent. C'est que, tout simplement, Laure Manaudou est une femme dans l'humanité, avec ses forces et ses faiblesses. Elle veut
s'éloigner un temps de la natation, ne plus s'offrir aux téléphages avides. Retrouver la vraie vie au petit bonheur de ses amours. C'est pourquoi elle nous ressemble comme jamais un Alain Bernard
pourra nous ressembler.
Revenant de quelques jours en Touraine, je constate avec plaisir qu'Emmanuelle Pagano m'élève à la dignité de Tireur
de foire pour services rendus à la lucidité littéraire. Je fuis comme la peste les foires contemporaines dont les manèges me font penser aux chimères de Mad Max. Je garde en revanche une certaine
nostalgie des foires à l'ancienne même si, déjà, au temps de ma jeunesse, on n'y croisait plus guère les artistes du jeûne qui fascinèrent Kafka ni les femmes à trois têtes sorties de Bradbury.
J'aimais, avec juste ce qu'il fallait de vin dans le nez, traquer à la carabine quelques ballons bondissants. Le hasard, parfois, accompagnait mon tir et je rigolais comme un malade du pet que
faisait la cible déchirée. Puis, vite lassé des attractions, je m'en allais ailleurs dans la nuit, vers d'autres verres.
Mais revenons à cet auteur bordelais qu'il m'a plu de déboulonner. Est-ce ma faute à moi si sa plume, que j'ai lue sur son blog, a attrapé le chickungunya ? Le lecteur que je suis n'aurait-il
plus le droit de vilipender les bouffissures des littérateurs abreuvés à la méthode champenoise ? Notre époque, décidément, ne supporte pas qu'un mot plus haut que l'autre soit dit. (Monsieur
Siné, attaqué de partout, en sait quelque chose.) Je revendique ici l'acte gratuit de l'impertinence, de l'outrance, et même de la grossièreté. Une façon comme une autre de ne pas finir dans la
naphtaline, de jouer encore les funambules sur la fragilité des jours...
Et la littérature, dans tout ça ? Citons Marguerite Yourcenar lors de son interview-fleuve par Matthieu Galey (Les yeux ouverts). Elle évoque la lucidité de Goethe qui déclarait : " Si j'avais su
combien il y avait de grands livres dans le monde, je ne me serais pas mêlé d'écrire, j'aurais fait autre chose". Nous serions avisés de nous en inspirer, moi le premier.
PS : Visitez l'excellent blog d'Emmanuel Pagano : Les corps empêchés.
Rien ne m'exaspère autant que les poncifs à propos de l'été et des vacances : juillet-août, on bronze et on se
prend pas la tête. Alors que justement, dans la langueur des jours émaillés de siestes et de tintements de verres, on a tout le loisir d'une promenade à l'intérieur de soi, pour apprivoiser les
ombres fragiles du monde. Loin de la fureur des plages et des merguez recongelées, à mille miles des scies radiophoniques et des tranches frelatées de la publicité, voici quelques propositions de
lecture qui n'ont rien à voir avec la pléthore de polars recommandés par la presse.
Agota Kristof : La preuve, Le troisième mensonge, (Points-Seuil)
Irène Némirovsky : Les chiens et les loups, (Poche)
Beauvoir : Tous les hommes sont mortels, (Folio)
Simenon : L'aîné des Ferchaux, (Folio)
Yves Ravey : L'épreuve, (Minuit)
Maryline Desbiolles : Les draps du peintre, (Seuil)
Les deux derniers ouvrages, plus minimalistes, où l'écriture importe davantage que l'histoire, toucheront un public moins large.
Mon blog reprendra un cours plus régulier à la fin du mois d'août.
La photo de Radovan Karadzic publiée après son arrestation à Belgrade est fascinante. Elle pourrait s'intituler La
métamorphose du bourreau. Comment reconnaître sous cette barbe blanche freudienne l'homme qui a commandé l'assassinat de huit mille musulmans à Srebrenica en 1995 ? Et cependant la métamorphose
n'est qu'apparence. Il s'agit bien du même individu. Il était déjà psychiatre quand il a ordonné tous ces massacres. N'empêche, à Pale, son fief, la population le pleure. C'est un héros.
Dostoïevski disait qu'un homme qui tue un autre homme est considéré comme un assassin. Mais qu'il en tue cent mille et on lui déroule le tapis rouge. Il sera passionnant de voir le procès au
Tribunal pénal international de La Haye. Les juges parviendront-ils à démonter les mécanismes de la monstruosité ? A atteindre cette part maudite de l'humain que nous sommes tous capables de
mettre en oeuvre ? Une chose est certaine. Dans le chaos sans cesse recommencé de l'Histoire avec sa "grande hache", d'autres Karadzic, d'autres Mladic jailliront de notre sang. Pour le répandre
encore et encore, tant l'expérience de la sagesse ne peut rien contre la pulsion de mort. Mais l'humanité pourrait-elle continuer son chemin sans cette pulsion-là, qui coule dans le même creuset
le bien et le mal, l'humain et l'inhumain ? Question terrifiante, n'est-ce pas ? Il est si difficile de concevoir la nécessité du mal, alors que nous savons qu'il peut selon Leibniz en naître un
bien... Heureusement qu'il nous reste l'utopie, pour nous défendre de la peur !
Le landernau médiatique, plongé dans l'ennui du soleil de juillet, s'émeut d'une chronique de Siné dans Charlie
Hebdo. L'anarchiste pourfendeur des religions y épingle Jean Sarkozy : " Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs de
Darty. Il fera son chemin dans la vie, ce petit !" Le caricaturiste est aussitôt accusé d'antisémitisme et Philippe Val, outré, le vire du journal. Siné a eu certes le tort de publier une fausse
information, Jean Sarkozy n'ayant nullement l'intention de se convertir. Mais de là à parler d'antisémitisme, n'est-ce pas exagéré ? Un rabbin influent s'est-il ému ? La Licra ou le Mrap ont-ils
dénoncé la chronique de Siné ? Pas que je sache ! Cette affaire Siné est un ciné de troisième catégorie. Et suspecter partout l'antisémitisme n'est pas la meilleure façon de servir la cause
d'Israël. Il y a, dans le soupçon pour un oui pour un non, une dérive inquisitoriale qui plombe la pensée. Et maintenant Philippe Val est submergé de courriels injurieux voire menaçants. C'est
tout autant excessif. Que sortira-t-il de cette tempête dans un verre d'eau croupie ? De bien fétides exhalaisons, j'en ai peur. Fort heureusement, elles n'empesteront guère au-delà du boulevard
Saint-Germain. Souhaitons que nos journaleux aux pis taris se réveillent en août avec une encre d'une autre profondeur. Il y a tellement de choses qui ne vont pas en France, aujourd'hui ! La
gangrène de la pauvreté par exemple, qui touche plus de treize pour cent de nos concitoyens, alors que dans le même temps l'insolence de la richesse est de plus en plus décomplexée. Jean Sarkozy
l'incarne d'ailleurs à merveille. Et là, Siné a raison. C'est clair qu'il ira loin le drôle. Il y pense il y repense et pas seulement en se rasant.