Et les touristes ne manquent pas. Sur la place de la vieille ville, (Stàromestské nàmesti), ils s'entassent toutes les heures devant l'horloge astronomique
et son incroyable machinerie. Ils déambulent sur le fabuleux pont Charles (Karluv most), là où les statues veillent sur les vendeurs de lunettes de soleil, les portraitistes et les peintres de
miniatures. Ils investissent le château royal, la cathédrale Saint-Guy et surtout les boutiques de la ruelle d'Or. Au N° 22, Kafka y séjourna deux ans en 1916 et 1917. Aujourd'hui, depuis peu, on
y vend ses livres.
Il pleut à verse. Je marche au hasard des rues. Je lève les yeux. Oui, Prague est une ville où on lève les yeux. Je m'enfonce dans des galeries, sous des arcades. Sensation de creuser la ville et
d'être prise dans son tourbillon. Une certaine idée de la solitude.
"Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu'elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible,
lointaine."
Je retrouve cette phrase dans le journal de Kafka. Voilà, je ne sais plus où je suis. Je demande mon chemin, baragouine un mauvais anglais. Le garçon qui me répond le parle bien mieux que moi. Il
m'accompagne jusqu'à l'arrêt du tramway. Il me cite les écrivains français qu'il connaît, qu'il a lus : Zola, Flaubert et Maupassant. Il aime la
France. Il voudrait bien un jour aller à Paris. Si le français est peu parlé, il est présent dans l'univers de la consommation de luxe. Puis, au hasard des affiches, le Belmondo club attire mon
regard (est-ce donc lui ?), ainsi que le portrait de Cohn-Bendit rehaussé d'un "Cohn-Bendit, le retour", comme le rêve d'une parole qui ne serait plus confisquée.
Dans la rue, sous le fouillis des fils électriques comme un avant-goût de ciel, des jeunes attendent leur dernier tram. Il fait presque nuit, presque froid. Leurs cheveux longs font des
arabesques dans le vent. Un des garçons grattouille une guitare. Sans doute voudrait-il remonter le temps et refaire 68, quand les chars russes encombraient les rues et que sur la place Venceslas
(Vaclavské nàmesti), le 16 janvier 1969, Jan Palach s'immolait par le feu pour protester contre
l'invasion soviétique.
Les notes qui sortent de la guitare font du bien à entendre. Seulement des notes fragiles qui demain seront une mélodie, le chant d'une jeunesse affranchie et qui n'oubliera pas.
La république tchèque, ouverte sur le monde, s'offre enfin à ses rêves d'émancipation. A elle, sans doute, de ne pas les confondre avec un pot de ketchup, un verre de Coca-Cola et un paquet de
cigarettes blondes.
"Ici est le monde que je possède, écrivait Kafka à Milena, et je passerais de l'autre côté pour l'amour d'un philtre inquiétant, d'un tour de passe-passe, d'une pierre philosophale, d'une
alchimie, d'un anneau magique ? Pas de ça, j'en ai affreusement peur."
Brigitte Giraud, 1996
NDLR : Au moment même où je publie ces pages de Brigitte Giraud, l'une de mes soeurs me dit qu'elle vient de lire avec émotion une carte de moi à notre mère, postée de
Prague...