Samedi 23 février 2008

Depuis quelques mois, côté cour ou côté jardin, une rumeur trottine. Le pouvoir des chats serait en baisse. Il faudrait revaloriser le pouvoir des chats. Des négociants s'émeuvent des croquettes frelatées, du prix à l'hectare de l'herbe à chat, de la conformité européenne des colliers anti-puces et j'en passe. Les associations caritatives crient au scandale, les militants des sociétés protectrices des animaux bivouaquent sur les parkings des supermarchés en faisant rôtir des côtelettes... de porc. A Paris, une commission réfléchit. Comment augmenter le pouvoir des chats sans déranger les loups ? Eh oui ! Il faut penser à tout. Une vision étriquée du problème desservirait les chalands comme les chagrins. Et la gent lupine s'en trouverait, qui sait, durablement affectée. Le pouvoir des chats, si malmené soit-il, ne saurait empiéter sur celui des loups et des vautours. Parlons-en, de ceux-là ! A Londres, un édile voulait leur piquer une bouchée pour la donner, justement, à quelques chacuns par trop efflanqués. La distribution aurait, dit-on, concerné aussi des souris triées sur le volet de l'aide aux muridés. il y eut chez les seigneurs de la huppe un tel hourvari que la grande cité capitula sans conditions. Les chats, venus de Siam ou du toit du voisin, n'ont qu'à bien se tenir. Ce n'est pas demain la veille que les vautours et les loups accepteront de partager leur château.

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Mercredi 20 février 2008

M'étonner encore, à cinquante ans passés, de la simple existence d'un chat ou d'un caillou constitue peut-être ma disposition naturelle à résister au chaos du sens, à ancrer dans une matière solide la réalité qui prend l'eau.

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Samedi 16 février 2008
Et le maître dit :

Léo, tu seras Abraham ; Pierre, tu seras Adam ; Mathéo, tu seras Chalom ; Julien, tu seras Daniel ; Thomas, tu seras David.

Victoire, tu seras Amalia ; Justine, tu seras Aliza ; Emma, tu seras Héléna ; Anne, tu seras Nouria ; Juliette, tu seras Sharon.

Et le maître dit : 

Ces enfants sont morts quand ils avaient votre âge dans des wagons à bestiaux, dans des camps de concentration, dans des fours crématoires. Vous avez le devoir de vous souvenir d'eux. Le soir, avant de vous endormir, ayez une pensée pour eux. Quand vous jouez avec vos amis, ayez un sourire pour eux. Quand vous recevez un cadeau de vos parents, souvenez-vous qu'ils auraient aimé recevoir le même. Quand vous faites une bêtise, songez à leur mémoire que vous souillez.
Allez en paix, maintenant, et que Dieu vous bénisse !

Et le maître pleura.
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Mercredi 30 janvier 2008

Le gouvernement anglais vient d'accorder à McDo l'autorisation de délivrer son propre baccalauréat en gestion du travail en équipe. Network Rail, (réseau ferroviaire) et Flybe (compagnie aérienne low cost) pourront dispenser des formations de steward ou de type universitaire allant jusqu'au doctorat en ingéniérie. Ces diplômes seront reconnus par l'Etat.
C'est une première. On peut raisonnablement supposer que les exemples se multiplieront. La France ne manquera pas d'être séduite par cette nouvelle modernité du système éducatif. Auchan délivrera-t-il bientôt un diplôme de chef de rayon ? Péchiney formera-t-il ses propres chimistes ?
Certes, les formations dite "maison" ont toujours existé, mais là, c'est la vitesse supérieure. Les grands groupes industriels vont ainsi se substituer au système éducatif public. 
Oh ! excusez-moi ! J'ai dit "public". Je devrais le savoir, pourtant, que les gros mots sont interdits.

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Mercredi 16 janvier 2008

Et les touristes ne manquent pas. Sur la place de la vieille ville, (Stàromestské nàmesti), ils s'entassent toutes les heures devant l'horloge astronomique et son incroyable machinerie. Ils déambulent sur le fabuleux pont Charles (Karluv most), là où les statues veillent sur les vendeurs de lunettes de soleil, les portraitistes et les peintres de miniatures. Ils investissent le château royal, la cathédrale Saint-Guy et surtout les boutiques de la ruelle d'Or. Au N° 22, Kafka y séjourna deux ans en 1916 et 1917. Aujourd'hui, depuis peu, on y vend ses livres.
Il pleut à verse. Je marche au hasard des rues. Je lève les yeux. Oui, Prague est une ville où on lève les yeux. Je m'enfonce dans des galeries, sous des arcades. Sensation de creuser la ville et d'être prise dans son tourbillon. Une certaine idée de la solitude.
"Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu'elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine."
Je retrouve cette phrase dans le journal de Kafka. Voilà, je ne sais plus où je suis. Je demande mon chemin, baragouine un mauvais anglais. Le garçon qui me répond le parle bien mieux que moi. Il m'accompagne jusqu'à l'arrêt du tramway. Il me cite les écrivains français qu'il connaît, qu'il a lus : Zola, Flaubert et Maupassant. Il aime la France. Il voudrait bien un jour aller à Paris. Si le français est peu parlé, il est présent dans l'univers de la consommation de luxe. Puis, au hasard des affiches, le Belmondo club attire mon regard (est-ce donc lui ?), ainsi que le portrait de Cohn-Bendit rehaussé d'un "Cohn-Bendit, le retour", comme le rêve d'une parole qui ne serait plus confisquée.
Dans la rue, sous le fouillis des fils électriques comme un avant-goût de ciel, des jeunes attendent leur dernier tram. Il fait presque nuit, presque froid. Leurs cheveux longs font des arabesques dans le vent. Un des garçons grattouille une guitare. Sans doute voudrait-il remonter le temps et refaire 68, quand les chars russes encombraient les rues et que sur la place Venceslas (Vaclavské nàmesti), le 16 janvier 1969, Jan Palach s'immolait par le feu pour protester contre l'invasion soviétique.
Les notes qui sortent de la guitare font du bien à entendre. Seulement des notes fragiles qui demain seront une mélodie, le chant d'une jeunesse affranchie et qui n'oubliera pas.
La république tchèque, ouverte sur le monde, s'offre enfin à ses rêves d'émancipation. A elle, sans doute, de ne pas les confondre avec un pot de ketchup, un verre de Coca-Cola et un paquet de cigarettes blondes.
"Ici est le monde que je possède, écrivait Kafka à Milena, et je passerais de l'autre côté pour l'amour d'un philtre inquiétant, d'un tour de passe-passe, d'une pierre philosophale, d'une alchimie, d'un anneau magique ? Pas de ça, j'en ai affreusement peur."

Brigitte Giraud, 1996

NDLR : Au moment même où je publie ces pages de Brigitte Giraud, l'une de mes soeurs me dit qu'elle vient de lire avec émotion une carte de moi à notre mère, postée de Prague...

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Samedi 12 janvier 2008

Kafka a repris sa place dans la ville, et à force de le voir partout, le risque est de ne plus le voir du tout, de le faire disparaître une deuxième fois du paysage ! Kafka carte postale et affiche se vend dans la moindre boutique et le bon soldat Svejk partage avec lui un bock de bière. Litovel pour tout le monde !
Face à l'horloge, le café Milena respire l'élégance. On y mange des gâteaux faits maison et des sandwiches de pain de mie coupé en triangle. On la connaît comme la compagne de Kafka, mais sait-on que Milena Jesenska-Pollak est morte dans un camp de concentration et qu'elle a écrit ?
Les temps changent... Le quartier juif, aujourd'hui, se visite. Recueillement. Frissons sur la peau. 80 000 noms inscrits dans la pierre, hommes, femmes et enfants déportés du ghetto. Dans le ciel gris pâle, les corbeaux croassent au-dessus du chaos du cimetière. Les petits papiers sur la pierre sont retenus par quelques cailloux blancs, derniers messages aux morts, un espoir que l'Histoire ne se répétera pas. Je veux le croire !
Métro Krizikova. On va où ? Les Pragois ne se bousculent pas. Il y a de la discipline dans l'air. Le métro est rutilant. Pas de graffitis, aucun mégot par terre, du silence. Là comme ailleurs, pas de mendicité. Les stations arrivent vite, alors, forcément, les gens y lisent peu. A côté de moi, une vieille femme à l'air fatigué bâille dans son manteau noir. Un foulard sur la tête lui barre le front. Elle s'accroche à son cabas déchiré. Sa misère se voit. Elle se frotte les yeux, bâille encore. Pour quel salaire s'est-elle levée ce matin ? Le salaire moyen est dérisoire, 5 à 6000 kc, (1000 francs environ).
A la sortie du métro, des vendeurs de livres et de cigarettes. J'achète un livre du grand écrivain tchèque Bohumil Hrabal, 20 kc, c'est-à-dire 4 francs, trois fois rien. J'entre aussi dans les librairies. Je suis toujours étonnée par le peu de livres qu'elles contiennent. Est-ce une impression ? Seulement une impression ? L'habitude européenne de nos supermarchés de la culture, FNAC, Virgin ou autre ? Je ne saurais dire.

Le quartier Mala Strana, à l'ouest de la ville, n'a pas la démesure architecturale du centre-ville. la population est ouvrière. La pierre est noire. Là encore, ça rénove à tour de bras. Là encore, des échaffaudages. Le vieux côtoie le neuf, et le neuf, c'est souvent des hôtels. Prague soigne son tourisme. Il en va de son économie. Les marteaux-piqueurs font trembler les mains qui les tiennent, même le dimanche !

Brigitte Giraud, 1996

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Mercredi 9 janvier 2008

Sur la route de l'aéroport, le premier soleil de mai mélancolise de grandes artères vides. Panneaux publicitaires géants. Les cow-boys Marlboro, la tête dans le ciel, chevauchent de fougueux pur-sang qui les emmènent vers une terre idéale que, coûte que coûte, ils se sont promis d'atteindre.
Il faut aller vite ! Le taxi va vite ! Prague, dans l'ombre de la colline de Hradcany et de son château, se prélasse. Il fait beau. Les villes d'eaux ont toujours d'étranges beautés !
Ici, la Vltava donne à Prague un charme singulier. Il semble qu'elle partage la ville, qu'elle l'assemble plutôt, collant les quartiers les uns aux autres comme les pièces d'un immense puzzle fou. Une espèce de fantaisie architecturale s'est emparée de Prague, jouant sur les styles et sur les couleurs. Un fantastique collage. Une étrange alchimie de l'espace, bizarrement, accorde entre eux les cent tours et clochers. Roman, gothique, baroque, art national, art nouveau, monstres de pierres noires aux toits verts, tout finit par se mélanger. (Notons que le grand-père de Vaclav Havel a bâti de beaux édifices à Prague dans le style art nouveau et qu'il réalisa le "Lucerna", premier palais construit en béton armé. Son fils, le père de Vaclav Havel, acquit une colline déserte des environs de Prague et y fit construire des villas. Ce quartier est connu sous le nom de Barrandov.)
Dans les galeries d'art, (ceci peut-être expliquant cela), je remarque une abondance de collages, inclusions d'objets dans la toile, recherches sur la matière, formes éclatées, facettes d'une même image. Les lieux culturels sont nombreux. Même les églises le deviennent quand un requiem de Mozart y est donné.
La ville, aujourd'hui, compte bien reconquérir l'hospitalité légendaire qu'elle avait perdue durant vingt et un ans de communisme et Vaclav Havel en sera sûrement le symbole. Mozart, donc, y composa Don Giovanni dans sa villa Bertramka, Berlioz La damnation de Faust, Smetana et Dvorak toute leur oeuvre. Prague inspira Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe), Apollinaire (Le passant de Prague) et Kafka, bien sûr, dans toute son oeuvre immense et douloureuse...

(à suivre)

Brigitte Giraud, 1996

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Lundi 31 décembre 2007
A l'occasion de la nouvelle année, je pourrais, comme je l'ai déjà fait, m'adonner à la jubilation du voeu pieux.
Du genre :
- Bilawal, fils de Benazir Bhutto, remportera les élections et ne sera pas assassiné.
- Ingrid Betancourt sera libérée avant la fin janvier et reprendra son combat sans plus jamais être inquiétée.
- Les Etats-Unis, la Chine et la Russie signeront des accords déterminants pour le sauvetage de notre planète.
Etc...
Hélas, 2008 sera pire que 2007. L'Afrique s'enfoncera plus encore dans le chaos de la pauvreté et de la maladie. La récession économique due à la crise des subprimes outre-Atlantique frappera durement tous les continents et la démocratie reculera partout dans le monde y compris en Europe. En France même, les pauvres verront leurs revenus diminuer alors qu'ils devront travailler davantage. Les classes moyennes ne seront pas non plus épargnées par la lame de fond néolibérale.
Ne lisant pas dans le marc de café, je n'annonce pas déjà que 2009 sera plus dur que 2008, mais sachons bien que le balancier de l'Histoire prend un chemin qui condamne au moins deux générations.
Mais je ne souhaite pas gâcher votre réveillon. Une parenthèse de joie parmi les bulles et les amis, ça fait du bien. Donc, un voeu, peut-être pieux, mais si ardent :
N'ABDIQUONS JAMAIS NOTRE LIBERTE DE PENSER ET D'AGIR. IL EN VA DE NOTRE SURVIE.
J'adresse à mon microcosme affectif l'espérance de la santé et de l'aisance. Et, le temps d'une trève, je retiens le couperet de la hache sur le cou des vers de terre.
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