J'utilise à dessein ce titre de Nathalie Sarraute. Si vous voulez m'entendre dire un poème de Raul Nieto de la Torre,
si vous voulez entendre la voix de Brigitte Giraud lisant un extrait de l'instituteur, et si vous voulez entendre d'autres personnes, auteurs et éditeurs, c'est là :
http://www.dailymotion.com/lemarchedelapoesie/1
Pour moâ, cliquer sur la vidéo Pleine Page, pour Brigitte Giraud, cliquer sur Delphine Montalant qui n'est pas une aubergiste comme dans la chanson de Brel. Encore que ! Editer des livres, c'est
héberger.
Merci.
Après un très long silence, l'anthologie poétique annuelle publiée par les éditions Seghers reparaît
depuis trois ans. Patrice Delbourg, Jean-Luc Maxence et Florence Trocmé en sont les guetteurs amoureux. L'édition 2008 réunit 120 poètes francophones venus de toutes les latitudes, de tous
les styles, le slam notamment. Les plumes inconnues jouent dans la même cour que les poètes "confirmés", une ou deux pages par auteur. L'ouvrage est complété par un abondant dossier sur les
revues et les sites internet consacrés à la poésie. Il témoigne de la vivacité de la création poétique en français malgré les temps troubles que nous vivons, à moins qu'ils ne constituent le
terreau incertain où le vers est funambule avec son rire de sardoine...
Voici quelques-uns des auteurs : Alexandre Voisard, Jacques Taurand, Valérie Rouzeau, Lionel Ray, Rouben Mélik, Charles Juliet, Ananda Devi, Claude Ber, Amaranta et... votre serviteur.
Manquant de sagesse malgré mon grand âge, j'avoue en tirer quelque fierté. C'est que, dès lors qu'on s'intéresse de près à la poésie, Seghers, ce n'est pas rien...
Le jeu de mots est connu. Les enseignants, à la faveur maligne d'un e muté en a, deviennent des ensaignants. Petit malaise
insidieux de l'instituteur qui ne sait plus comment sortir les mômes des ornières du savoir, qui ne comprend plus le langage qu'on lui tient en haut, chez les inspecteurs et leurs conseillers,
et, souvent, le découragement n'attend pas le nombre des années. La dépression guette au tableau passé du noir au vert. Comme le vert de la peur quand une classe se ligue contre sa maîtresse,
quand une réunion de parents d'élèves pourrait tourner à la mise à mort dans l'arène de la méconnaissance.
Bruno Roza, Brigitte Giraud, Claudine Le Morvan, Guillemette Resplandy, Karine Fougeray, Sandrine Bercier et Jean-Marie Juan livrent aux éditions delphine
montalant (en lien sur ce blog) un superbe recueil de nouvelles : l'instituteur.
De la même façon que le facteur sonne toujours deux fois, chaque auteur fait ici coup double, le deuxième texte répondant au premier. Sous le costume du savoir se cachent des maîtres de chair,
des hommes et des femmes qui vivent aussi à l'ordinaire des jours, au menu des désirs qui pointent, des frustrations qui taraudent le sang tourné.
Des illustrations de Marie Bruel accompagnent cet ouvrage à mettre entre toutes les mains.
" L'Histoire ? Et bien, on essaiera d'aller jusqu'à Louis XIV, Louis XVI si on est très en avance, mais on ne fera pas la Révolution. Arts plastiques ? Je crois que vos enfants ont beaucoup
apprécié La montre molle de Dali, Le bidet de Marcel Duchamp et le Ceci n'est pas une pipe de Magritte. " Sourires affligés des parents ignorants, paroles encourageantes mais réservées des plus
avertis. (Guillemette Resplandy)
Elle avait grandi d'un coup. Un examen passé sans conviction l'avait propulsée du côté des adultes. Une classe. Le premier matin devant eux. Des enfants qui ne savaient rien de sa peur. Marie
avait regardé tous ces visages et elle avait eu envie de fuir. Qu'attendaient-ils, à la fixer ainsi ? Qu'avait-elle à leur dire ? Elle aurait préféré se tenir à un banc, assise dans un coin,
attendant le soir. Que le jour la laisse tranquille à vieillir encore un peu. (Brigitte Giraud)
Nous vivons, depuis une quinzaine d'années, dans le temps de la perte. L'ancienne bipolarité du monde n'a plus
cours et son effondrement a contribué à effacer les frontières entre le bien et le mal. Les crispations identitaires et les fanatismes religieux qui en ont découlé se sont heurtés à la
globalisation des échanges économiques et communicationnels. Dans un tel contexte, la pensée peine à redéfinir les repères spatio-temporels de l'humain, d'autant que sa nature physique même est
refaçonnée par la génétique et les neuro-sciences. Cette accumulation des pertes conduit au désarroi et brouille la lecture de l'avenir. Je ne dirai pas comme Heidegger que "le
temps de nos origines c'est demain" car la notion de futur, au regard de la recherche en physique avec les accélérateurs de particules, devient une aporie inextricable.
Je crois, en revanche, et je rejoins là Michel Serres, au pouvoir de la littérature et de la poésie comme antidote à la débâcle du sujet. Quand les sciences humaines balbutient
l'énonciation du monde dans sa complexité qui entrelace réalité et virtualité, la littérature, et plus particulièrement la poésie, réussissent à transporter la pensée, l'émotion, le désir.
L'homme éparpillé, écartelé, se rassemble en lui-même et trouve un peu de lumière sur le chemin. C'est en ce sens, peut-être, comme l'a écrit je ne sais plus quel poète espagnol, que la poésie
est une arme chargée de futur.
La France, qui engendra pourtant quelques-uns des plus grands poètes de tous les temps, s'intéresse peu à la poésie. Les "grands éditeurs" n'en publient
quasiment pas car elle se vend fort mal, 300 exemplaires sont déjà un succès, et la presse, même dite littéraire, préfère chroniquer des romans.
Il faut donc, en ce Printemps des Poètes 2008, saluer le courage des "petits éditeurs" qui prennent encore le risque financier de publier de la
poésie, en revues ou en plaquettes.
Voici donc quelques aventuriers de la métaphore que les lecteurs curieux des chemins de traverse peuvent soutenir :
Editions Le temps qu'il fait, 31 rue de Segonzac 16100 Cognac : Auteurs (Valérie Rouzeau, Jean-Claude Pirotte...)
Editions n&b , 16 rue de l'Egalité 31140 Saint-Alban : Auteurs (Marc Sastre, Jean-Luc Aribaud...)
Editions Le nouvel athanor, 50 rue du Disque 75645 Paris cedex 13 : Auteurs (Patrice Delbourg, Jean-Louis Giovannoni, Guy Allix, Jean-Luc
Maxence...)
Editions Cadex, 19 rue d'En Quissé Russan 30190 Sainte-Anastasie : Auteurs (Lionel Bourg...)
Editions Cheyne, 43400 Chambon sur Lignon : Auteurs (Jean-Pierre Siméon...)
Editions Tarabuste, rue du Fort 36170 Saint-Benoit-du-Sault : Auteurs (Yves Peyré, Antoine Emaz, Louis Calaferte, Aurélie de la Selle...)
Editions Arfuyen, 35 rue Le Marois 75016 Paris : Auteurs (Thierry Metz, Charles Juliet...)
Editions Le dé bleu, 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux : Auteurs (François Bon, Jacques Brémond, Valérie Rouzeau...)
Editions Pleine page, également repreneur du fonds Opales, 13 rue Jacques Cartier 33300 Bordeaux : Auteurs (Thierry Metz, Alain Amanieu, Luc Soriano, Brigitte Giraud...)
Et tant d'autres qui me pardonneront de ne pas les avoir cités. Les auteurs doivent se renseigner sur la production éditoriale de chacun et ne pas envoyer de manuscrit à l'aveuglette.
Iris porte des stigmates dans sa chair. Ses mains saignent régulièrement, comme celles de son père qui laboura la terre
toute sa vie. Enfant, du lait bouillant flétrit à tout jamais son bras gauche. Cruauté de la mémoire des corps même quand le souvenir de la blessure s'en est allé ! Etudiante en littérature, Iris
rencontre Louis, un notable de village dont la maison a des allures de camp retranché. L'homme collectionne dans sa chambre des armes à feu et les plus belles jouvencelles de la région. Son
épouse, qui entretient aussi une relation avec un amant sous le toit conjugal, consent au défilé des proies. Iris pénètre dans une danse étrange, entre "tyrannie du plaisir" et "mécanique des
femmes", soumise aux règles inflexibles du maître de ballet. Elle découvre l'amour parmi les fusils et le cuir des cartouchières. Odeur de la poudre et odeur du sexe. Elle forge dans sa
souffrance les barreaux d'une longue prison...
L'imposition, de Chantal Detcherry, est un roman en eaux troubles qui interroge la part obscure du désir, "ce bourreau sans merci". Jusqu'à quand
Iris paiera-t-elle l'impôt de la douleur ? Comment pourra-t-elle s'en déprendre dans la marche ?
Un beau livre, hanté peut-être par le spectre de Barbe Bleue, où la poésie est également présente, dans la carnation des roses qui sont un paysage.
" Ses ongles se cassent, sa peau est semée de menues écorchures. Ses doigts sont malmenés, elle leur inflige régulièrement, dans l'anxiété qui la ronge, de petites plaies qui saignent... Elle
regarde, consternée, le sang qui perle, coule, qu'elle ne peut endiguer qu'en multipliant les pansements. Louis déteste ces doigts meurtris. Il la réprimande comme une fillette, cherche à lui
faire honte du peu d'attention qu'elle leur porte. Voyons, les mains d'une jeune femme, cela doit être beau, souple, lisse, sans défaut. Quel plaisir peux-tu trouver à te faire du mal ? Alors,
cent fois, Iris prend des résolutions pour essayer de contrôler ses pulsions. En vain. Ses doigts sont toujours à vif. "
L'imposition, de Chantal Detcherry, est publié aux éditions Pleine Page.
En ces temps où le religieux a de nouveau droit de cité au sommet de l'Etat et menace à terme des libertés durement conquises, voici cet extrait de Simone de
Beauvoir dans Le sang des autres.
" Je la regardais avec inquiétude. Une avorteuse. Elle ressemblait tellement à ce qu'elle était que ça n'avait pas l'air vrai. Elle était habillée de noir, avec des cheveux blonds, de molles
joues roses et blanches et une bouche orange ; ses yeux étaient des yeux de vieille femme, très pâles, clignotants et un peu chassieux. Est-ce qu'elle y voyait clair ? on devinait sous le fard
une chair mal lavée. Je regardai ses mains aux ongles peints. Une personne sûre. Elle souleva les draps et je me détournai. Une odeur fade remplit la
chambre...
... Je me retournai. Elle tenait une cuvette entre ses mains. Ses doigts, son poignet et tout son avant-bras étaient rouges comme ses ongles.
- Allez vider cette cuvette.
Hélène était couchée de tout son long, les yeux fermés. Sa chemise enfantine découvrait ses genoux ; sous ses jambes, il y avait une toile cirée jonchée de cotons sanglants. Je traversai le
palier et j'ouvris la porte des waters. La cuvette était pleine de sang et dans cette crème rouge flottaient de gros morceaux de mou de veau. Je vidai la cuvette et je tirai la chasse d'eau.
Quand je rentrais dans la chambre, la vieille était en train de laver dans l'évier les cotons rouges."