Voilà des mois que, sans jouer les Cassandre, je prédis la suppression de la cinquième semaine de congés payés au nom
de la modernité économique. Eh bien nous y voilà, en catimini ! Le gouvernement, qui ne s'aperçoit plus qu'il y a des grèves, vient d'augmenter de 218 à 235 jours le forfait annuel du travail des
cadres. Si on déduit de l'année les samedis et les dimanches, ainsi que les 25 jours de congés payés légaux, il ne restera plus à nos cadres sous pression que le premier mai chômé. Ils pourront
donc travailler le 25 décembre, le 1er janvier, le 14 juillet etc... Afin de pouvoir être en repos ces jours-là et de profiter de la vie en famille, beaucoup seront contraints de renoncer à leur
cinquième semaine de congés payés. Il va de soi que ce plafond de 235 jours pourra être largement dépassé en fonction des accords conclus par les entreprises avec leurs salariés. La norme
internationale ne prévoit en effet qu'un jour de congé par semaine et onze heures de repos quotidien. Donc, des journées de treize heures six jours sur sept, c'est désormais possible. Les
salariés des grandes entreprises où les syndicats sont encore représentatifs ne devraient pas trop souffrir de ce démantèlement acharné du code du travail. Mais qu'en sera-t-il de tous les
autres, et notamment de ceux qui travaillent pour des entreprises sous-traitantes ? Retour assuré au dix-neuvième siècle pour la plupart d'entre nous, voulu par un président qui n'a pas les mêmes
lunettes que les autres et accepté par 44% des Français qui accepteraient un recul des services publics en échange d'une réduction de la dette de l'Etat... Bientôt, comme au temps de Guizot, une
poignée de rentiers conquérants feront marner la plèbe pis que des esclaves !
La mésaventure du professeur José Laboureur qui risque huit cents euros d'amende pour avoir
giflé un gosse de onze ans, m'amène à ce témoignage :
" C'était un soir vers dix-sept heures. J'avais terminé mon service mais j'étais encore présent à l'école. Un enfant de huit ans, qui en paraissait douze par la corpulence et le langage déjà
adolescent, ayant commis de nombreuses agressions sur ses pairs, tabassait un autre élève pis que dans les westerns. J'ai crié. " Eddy, arrête !". Rien n'y fit. Eddy était rompu de longue date
aux admonestations pédagogiques des maîtres et des maîtresses, avait épuisé depuis longtemps la litanie des lignes punitives sans pour autant accéder à la différence entre le bien et le mal. Il
suivait en cela l'exemple de son frère aîné qui traitait ostensiblement sa mère de conne et refusait de lui téléphoner alors qu'il était en classe de neige. Sans doute ai-je lancé dans le désert
une seconde sommation pendant que les coups pleuvaient sur la victime à terre. Puis, je pris la décision de la gifle. Froidement. J'attrapai Eddy et lui claquai le visage. N'ayant pas agi
sous le coup de la perte de contrôle, je prie mes lecteurs de croire que le soufflet fut symbolique donc indolore. N'empêche ! Eddy fut stupéfait... et l'enfant tabassé bien soulagé. Un
quart d'heure plus tard, la mère d'Eddy, toutes griffes dehors, faisait un raffût de tous les diables à l'école et envisagea de porter plainte. Un collègue parvint à la calmer, à lui réexpliquer
tant de choses déjà expliquées et l'affaire ne s'envenima point. Aujourd'hui, je croise assez souvent Eddy dans la rue. Son regard est noir, sa rancune tenace. Je croise aussi sa mère, qui
parfois m'adresse un signe de tête. Je suis de toute évidence un bourreau. Mais je ne regrette rien. J'ai choisi de baffer Eddy et je le referais sans vergogne. Dans certaines circonstances,
quand toutes les solutions ont été essayées et qu'elles n'ont rien donné, une gifle vaut mieux que la camisole chimique de la Ritaline administrée aux hyperactifs. Elle ne constitue pas un
remède, elle doit rester très exceptionnelle, mais elle ne mérite pas la condamnation.
L'homme fragile, qui a une conscience aiguë de l'à peu près de l'existence, est d'autant plus disposé à chercher des
questions que l'élucidation du mystère de la vie le tient dans un qui vive inquiet. C'est pourquoi, même confusément, il est attiré par l'illisible. L'illisible concerne tous les signes qui
structurent le monde comme un ensemble sans se donner à comprendre dans l'immédiateté. L'illisible conduit à la question car il la contient et l'homme fragile ne s'en détourne pas. La question du
pourquoi, (donc de la causalité), importe ici assez peu. La question du comment, (donc de l'agencement), est en revanche fondamentale. Prenons l'exemple d'un quidam tombé malade. La question du
pourquoi est très lisible et induit une réponse très lisible aussi. Il est malade parce qu'il fait un froid de canard et que ses défenses immunitaires sont raplaplas. La question du comment
est-il tombé malade est infiniment plus complexe car elle ouvre sur un plus large champ de possibles. Comment était donc notre quidam juste avant de tomber malade ? Comment son voisin, dont la
santé est tout autant précaire, n'est pas tombé malade, lui ? Comment était, au début de sa maladie, la disposition de son environnement matériel et affectif ? On tombe plus facilement malade
tout seul dans un taudis que bien accompagné dans une maison confortable. Mais l'inverse se produit aussi souvent. Nous nous aventurons là sur le chemin de la narration avec ses entrelacs
arborescents. La question du comment est configurée comme un arbre dont les acines, les sous-racines, les branches, les sous-branches, les embranchements, les sous-embranchements, les bretelles,
les sous-bretelles permettent d'énoncer l'illisible, sachant qu'il ne se réduira jamais tout à fait. C'est ainsi que l'aventure humaine peut continuer de s'ouvrir des chemins, dans l'ambiguïté du
comment narratif qui pourrait bien recéler, itou, un pourquoi explicatif... Mais c'est une autre histoire, non ?
Qui ne s'est pas agacé, un jour, d'une conversation avec un individu taillé dans le marbre, fonceur comme pas un au
coeur de l'existence, jamais malade de ses idées, de ses espoirs, de son chemin ? Je ne désigne évidemment pas ce profil d'homme à l'opprobre. Il en faut. Dans certaines circonstances, quand la
machinerie du monde vire au chaos, les hommes de marbre sont plus précieux que les hommes de glaise. Nous pouvons cependant nous pencher sur la notion d'homme fragile. Ce dernier n'est
pas un faible qui s'effraiera au moindre sang. Il est tout aussi capable que le fort de prendre sa place dans l'effacement des catastrophes. Mais sa conscience dispose d'une dimension
supplémentaire : sa fragilité elle-même. "C'est parce que je me sais fragile que j'accepte que les autres le soient", reconnaît l'homme fragile. Il n'est pas un mur d'airain contre lequel on
viendra se blesser mais une porte qui, n'étant verrouillée par aucune conviction inentamable, peut se franchir. La fragilité telle que je la dépeins, qui n'est ni faiblesse ni veulerie, est une
ouverture à tout ce qui constitue au fond l'humain depuis la nuit des temps : l'incertain, l'à peu près. Et nous savons bien qu'aucune civilisation n'aurait pu prospérer sans la pierre angulaire
de l'incertain et de l'à peu près. Je salue donc l'homme fragile qui incarne l'avenir de notre planète et invite l'homme de marbre à ôter l'instant d'une halte, l'acier de sa cotte de mailles.
C'est en redevenant fragile qu'il ressourcera ses forces.
Imaginez une société où tout un chacun ferait rigoureusement le travail qui lui est demandé, ni plus ni moins,
obéirait strictement aux règlements et aux lois, se conformerait très exactement à la morale de son temps. Cette société-là succomberait par étouffement car il lui manquerait une dimension
essentielle, (ontologique), de l'humain : l'à peu près. J'ai souvent évoqué la nécessité des petits arrangements qui rendent la vie supportable, en soi et avec les autres, dans les rapports
intimes comme dans les relations professionnelles. Ils sont la combinaison de nos incertitudes, de nos atermoiements, de nos bassesses comme de nos grandeurs et constituent cet à peu près qui
nous protège de la dictature de la norme. Notre époque, très inquiète, où la notion même d'humain devient floue, multiplie tous azimuts les messages de cette norme que nous repoussons tout en la
désirant. Elle est donc un objet de fantasme et nourrit en cela une vraie menace pour nos libertés. La dictature du corps sain, performant et rentable est une tyrannie à laquelle nous contribuons
activement parce que l'à peu près est une valeur orientée à la baisse et que la norme est une illusion orientée à la hausse. Soyons normaux, impeccablement normaux, rapprochons-nous sans
tergiverser des gens normaux avec une pensée normale, et rien de fâcheux ne nous arrivera. Au contraire, méfions-nous plus que jamais des fondrières de l'à peu près car le désordre, voire le
cahos, nous guette. Un tel raisonnement, qui bannit la part obscure de l'être, conduit à la mort la plus effroyable : celle que l'on subit sans s'en apercevoir. Seul l'à peu près nous sauvera de
la perte de soi. Terminons par un exemple personnel. Je préfère être à peu près content de mon existence plutôt que de baigner dans un bonheur extatique, tellement normal et positif, mais
tellement léthal, surtout !
Les "réalistes" n'ont pas tort. Au prétexte qu'il est noir et représente un symbole fort dans un pays qui
pratiquait encore la ségrégation raciale il y a quarante ans, Barack Obama ne rendra pas la vue aux aveugles et ne fera pas marcher les paralytiques. Les inégalités sont si criantes aux
Etats-Unis qu'il ne pourra guère que les corriger à la marge. Même s'il dispose d'une majorité démocrate dans les deux chambres du congrès, il devra composer avec les potentats de la finance, du
pétrole, de la grande distribution, de l'armement et j'en passe. Sans mauvais jeu de mots, Barack ne cassera pas la baraque s'il succède au sinistre W le calotin. N'empêche ! Les "utopistes" non
plus n'ont pas tort. Les discours messianiques d'Obama accoucheront d'un nouveau réel tout au moins au plan des relations internationales. Rien à attendre de neuf dans les rapports avec l'Europe,
certes ! Mais le regard de l'Amérique sur l'Afrique notamment sera différent. N'oublions pas que le père d'Obama est kényan. Le fils prodige aura à coeur de soulager la misère d'un continent
depuis trop longtemps dépecé. Il saura s'affranchir du "pragmatisme" économique pour le faire. Il le devra même, au prix d'une volonté et d'un courage de chaque jour. Au terme du chemin,
pour la postérité de ce vingt et unième siècle déjà à bout de souffle, une marque indélébile dans l'histoire du monde. Mais rien n'est fait encore. La sorcière de l'oncle Bill s'accroche avec
toute la rage d'un anatife à son mirage de gloire. Attendons la convention du parti démocrate en août, pour être vraiment sûr que the winner is Barack Obama.
La découverte par des ethnologues d'une tribu inconnue au coeur de la forêt amazonienne fascine l'opinion publique
internationale. Notre planète sursaturée des marques civilisationnelles de la modernité recèle donc des terres vierges où l'humain vit encore essentiellement selon l'état de nature. Sa rencontre
avec "l'Autre", ici un hélicoptère attaqué pr des flèches, évoque celle avec les hommes de fer qu'étaient les conquistadors aux yeux des Aztèques, ou, aussi bien, le passage entre la fin
du paléolithique et le début du néolithique. 'est dire si notre fascination a quelque chose d'une mémoire primitive, atavique. Nous revivons à travers cette tribu l'angoisse envoûtante de
notre naissance et de notre disparition en tant qu'espèce, dans la complexité de son mystère impossible à nommer par le langage. La fragilité de cette tribu, (le moindre contact avec l'équipe des
scientifiques pourrait la décimer car ses membres ne sont pas immunisés contre nos maladies), est aussi la nôtre malgré nos technologies les plus avancées. Sa présence devrait nous rappeler que
nous sommes des colosses aux pieds d'argile et nous guider, enfin, sur le chemin de la sagesse. Mais nous ne savons pas retenir les leçons du vivant. Dans mille ans, qui sait, des êtres nouveaux
viendront à nous et notre connaissance ne pèsera pas plus lourd que le trait d'une flèche.
La question surprendra tant la réponse semble évidente. Hillary Clinton ne souhaite pas que Barack Obama soit
assassiné comme Robert Kennedy. Il faudrait cependant y regarder de plus près. C'est la deuxième fois que la femme de Bill évoque l'assassinat du frère de John. Ses excuses mêmes sont
troublantes. Elles s'adressent explicitement à la famille Kennedy et à tout le monde en général. Mais pas nommément à Barack Obama et aux siens. L'ex première dame des States n'aimerait-elle pas
les noirs dès lors qu'ils nourrissent les ambitions les plus élevées dans un domaine qui est aussi le sien ? Son inconscient aurait-il parlé ? Allant jusqu'à susciter un désir d'assassinat chez
les trop nombreuses têtes brûlées de la gâchette qui sévissent au grand jour outre-Atlantique ? Je ne cherche pas ici à diaboliser Madame Clinton. Mais je me pose des questions. C'est tout. Vous
savez, rien ne m'étonne plus guère, en politique.
Nous sommes tous prisonniers de nos représentations sociales et culturelles. Nous ne savons pas nous déprendre de ce
que nous savons ou croyons savoir. Nous attribuons à nos expériences du réel une valeur jamais remise en cause dans la durée. L'actuelle pensée économique libérale illustre ce constat sous la
forme d'une irréductible dichotomie entre pouvoir et vouloir. Le MEDEF et les partis politiques de gouvernement s'abritent derrière le paravent de la réalité et clament à l'unisson : "ON NE PEUT
PAS FAIRE AUTREMENT." Augmenter les bas salaires, on ne peut pas. Taxer les stock-options, on ne peut pas. Les raisons invoquées, l'interdépendance des économies nationales et la compétitivité
par exemple, n'ont aucune espèce d'importance. Ce pouvoir, décliné négativement, engendre de fait une paralysie de l'agir qui conduit à de fortes régressions sociales. Ainsi, le chômage est
orienté à la baisse en Europe mais le nombre de travailleurs pauvres augmente en conséquence. Le balancier de l'Histoire est si puissant qu'on ne saurait l'inverser promptement. Le mal
s'aggravera. Dans une décennie, nous verrons, en France même, des enfants partir à l'usine avant que d'aller à l'école. C'est déjà le cas aux Etats-Unis, en Angleterre et au Portugal. Personne ne
s'en émeut car il est couramment admis par l'opinion qu'on ne peut pas faire autrement.
De l'autre côté de la barrière, si j'ose dire, les salariés et les syndicats revendiquent le principe du vouloir au prétexte qu'ils ont consenti des sacrifices d'adaptation à la globalisation,
(gel des salaires, flexibilité...). " Nous voulons plus de pouvoir d'achat, demandent-ils, un meilleur accès aux soins et une école performante pour nos enfants." Ce vouloir, qui est une
projection de l'avenir, qui incarne le mouvement naturel de la vie, est inaudible pour les hérauts de la vulgate libérale car il échappe à toute doxa même si nos commentateurs médiatiques
prétendent le contraire. En effet, il y a longtemps que les mantras trotskystes n'intéressent plus guère et Olivier Besancenot lui-même semble s'en détourner. C'est parce que les travailleurs,
pas si utopistes qu'on voudrait nous le faire avaler, se sont dépouillés des oripeaux marxisants qu'ils peuvent ouvrir tous les champs du possible à un vouloir universel. Il ne s'agit plus de
broder autour d'une doctrine d'où qu'elle vienne. Il faut, et c'est urgent, affirmer le primat du vouloir sur le pouvoir, au service de l'humanité et de la planète. Non pas contre les uns ou
contre les autres mais avec les uns et avec les autres. Et cela dans tous les domaines qui façonnent notre existence. Depuis quelques années, des milliardaires américains, peu suspects de
gauchisme moisi, se rendent à cette évidence. Certains accepteraient même de payer plus d'impôts. C'est dire si la menace est sérieuse.
René Fontroubade a été mon maître d'école à Ambérac en Charente de 1961 à 1966. Je ne vais pas me livrer à une énième
pagnolade empesée d'idéalisation nostalgique. Dans une classe unique du CP au Certificat d'études, les apprentissages étaient forcément conduits à la hussarde au tableau noir. Le maître-chef d'orchestre jouait une partition sur trois notes : Lire-Ecrire-Compter. Le rythme était parfois difficile à suivre. N'empêche !
Des générations de fils de paysans ont pu quitter l'école avec un niveau honorable en orthographe et en rédaction. Sans opposer Tradition et Modernité, je ne suis pas certain que les mêmes
enfants réussiraient aujourd'hui aussi bien. Cela dit, René Fontroubade était plus qu'un instituteur ordinaire. Il avait une véritable curiosité intellectuelle, une vraie passion pour
le Verbe et, quand il évoquait Victor Hugo ou l'entomologiste Jean Henri Fabre, je me sentais pénétré par le mystère de la connaissance. Du fait que je ne comprenais pas tout dans l'immédiat ce
qu'il racontait, j'éprouvais le désir de défricher plus loin ce nouveau monde qui m'était offert. Plus tard, alors que j'étais collégien, René Fontroubade m'a parlé de son admiration pour
Jean Rostand et j'ai deviné, peut-être, que la philosophie n'est pas l'ennemie de la science. Si j'ajoute que notre maître nous servait lui-même
des platées de nouilles ou de purée à la cantine et qu'il se mêlait avec jubilation à nos fièvres de billes sous le préau, ce trop bref portrait complète la dimension d'un homme qui savait
partager l'univers de l'enfance. Aujourd'hui, à quatre-vingts ans passés, René Fontroubade écrit dans la revue Histoires du pays d'Aigre des chroniques d'histoire locale très
rigoureuses, nourries à la source même des archives municipales et rédigées avec élégance. Sachant qu'il me lira, je lui dis simplement merci. Il fait partie des rares personnes qui ont contribué
à ma formation d'homme de lettres. Il a été le premier artisan de ma liberté.
La revue Histoires du pays d'Aigre est publiée par les éditions du Lérot sises à Tusson, (16 140).