Dimanche 16 mars 2008

Le jeu de mots est connu. Les enseignants, à la faveur maligne d'un e muté en a, deviennent des ensaignants. Petit malaise insidieux de l'instituteur qui ne sait plus comment sortir les mômes des ornières du savoir, qui ne comprend plus le langage qu'on lui tient en haut, chez les inspecteurs et leurs conseillers, et, souvent, le découragement n'attend pas le nombre des années. La dépression guette au tableau passé du noir au vert. Comme le vert de la peur quand une classe se ligue contre sa maîtresse, quand une réunion de parents d'élèves pourrait tourner à la mise à mort dans l'arène de la méconnaissance.

Bruno Roza, Brigitte Giraud, Claudine Le Morvan, Guillemette Resplandy, Karine Fougeray, Sandrine Bercier et Jean-Marie Juan livrent aux éditions delphine montalant (en lien sur ce blog) un superbe recueil de nouvelles : l'instituteur.

De la même façon que le facteur sonne toujours deux fois, chaque auteur fait ici coup double, le deuxième texte répondant au premier. Sous le costume du savoir se cachent des maîtres de chair, des hommes et des femmes qui vivent aussi à l'ordinaire des jours, au menu des désirs qui pointent, des frustrations qui taraudent le sang tourné.

Des illustrations de Marie Bruel accompagnent cet ouvrage à mettre entre toutes les mains.

" L'Histoire ? Et bien, on essaiera d'aller jusqu'à Louis XIV, Louis XVI si on est très en avance, mais on ne fera pas la Révolution. Arts plastiques ? Je crois que vos enfants ont beaucoup apprécié La montre molle de Dali, Le bidet de Marcel Duchamp et le Ceci n'est pas une pipe de Magritte. " Sourires affligés des parents ignorants, paroles encourageantes mais réservées des plus avertis. (Guillemette  Resplandy)

Elle avait grandi d'un coup. Un examen passé sans conviction l'avait propulsée du côté des adultes. Une classe. Le premier matin devant eux. Des enfants qui ne savaient rien de sa peur. Marie avait regardé tous ces visages et elle avait eu envie de fuir. Qu'attendaient-ils, à la fixer ainsi ? Qu'avait-elle à leur dire ? Elle aurait préféré se tenir à un banc, assise dans un coin, attendant le soir. Que le jour la laisse tranquille à vieillir encore un peu. (Brigitte Giraud)

publié dans : Livraisons
ajouter un commentaire commentaires (5)    créer un trackback recommander
Mercredi 12 mars 2008

Nous vivons, depuis une quinzaine d'années, dans le temps de la perte. L'ancienne bipolarité du monde n'a plus cours et son effondrement a contribué à effacer les frontières entre le bien et le mal. Les crispations identitaires et les fanatismes religieux qui en ont découlé se sont heurtés à la globalisation des échanges économiques et communicationnels. Dans un tel contexte, la pensée peine à redéfinir les repères spatio-temporels de l'humain, d'autant que sa nature physique même est refaçonnée par la génétique et les neuro-sciences. Cette accumulation des pertes conduit au désarroi et brouille la lecture de l'avenir. Je ne dirai pas comme Heidegger que "le temps de nos origines c'est demain" car la notion de futur, au regard de la recherche en physique avec les accélérateurs de particules, devient une aporie inextricable.
Je crois, en revanche, et je rejoins là Michel Serres, au pouvoir de la littérature et de la poésie comme antidote à la débâcle du sujet. Quand les sciences humaines balbutient l'énonciation du monde dans sa complexité qui entrelace réalité et virtualité, la littérature, et plus particulièrement la poésie, réussissent à transporter la pensée, l'émotion, le désir. L'homme éparpillé, écartelé, se rassemble en lui-même et trouve un peu de lumière sur le chemin. C'est en ce sens, peut-être, comme l'a écrit je ne sais plus quel poète espagnol, que la poésie est une arme chargée de futur.

publié dans : Livraisons
ajouter un commentaire commentaires (18)    créer un trackback recommander
Lundi 10 mars 2008
Entendus hier sur France 2 lors de la soirée électorale ces révélateurs d'inconscient que sont les lapsus.

Christine Lagarde à propos de la nécessité de poursuivre les réformes :
" les Français retrouveront la confiance, du travail et, accessoirement, du pouvoir d'achat."

François Bayrou à propos de son adversaire socialiste :
"Les électeurs devront choisir entre le sectarisme d'un côté et le verrouillage d'un autre côté."

Personne sur le plateau n'a relevé ces truculents dérapages verbaux, ni les journalistes ni les hommes politiques de l'opposition. La langue sort du bois, n'est plus ce bruitage informe qui fait dormir, et pourtant aucune réaction à ces aveux consternants. Le pouvoir d'achat est un accessoire pour la ministre des finances emperlouzée et le spadassin de Pau dissimule sous son élégance une volonté de fermeture égale à celle de ses comparses en politique.
publié dans : Roquettes
ajouter un commentaire commentaires (8)    créer un trackback recommander
Samedi 8 mars 2008

Serge Latouche est spécialiste de l'économie de la pauvreté et théoricien du concept de décroissance
Il a donné au magazine Les idées en mouvement, mars 2008, N°157, une interview sur l'organisation du système éducatif et sa compatibilité avec l'apprentissage de la décroissance :

" Dans le processus de construction du "citoyen" moderne, l'école n'occupe qu'une partie de l'espace à côté de la famille et du milieu d'une part, et de l'environnement social d'autre part. Ce qu'on peut appeler l'école de la vie a toujours occupé et occupe toujours une place considérable à côté de la vie de l'école...
Aujourd'hui, les parents ont abdiqué largement pour de bonnes et de mauvaises raisons leur rôle d'éducateurs, s'en remettant à l'école et plus encore à la télévision. Depuis peu, les jeunes Français passent plus de temps devant les écrans que sur les bancs de l'école. Sponsorisées par les grandes marques qui paient les fournitures scolaires, certaines écoles américaines offrent même en compensation les émissions télévisuelles et publicitaires dans l'enceinte de l'école. Le système publicitaire occupe ainsi la place abandonnée par les parents et que l'école ne remplit pas. C'est un véritable PROGRAMME DE LOBOTOMISATION DES CERVEAUX ET DE COLONISATION DE L'IMAGINAIRE.
La dégénérescence de la démocratie marchande entraîne nécessairement la corruption de l'institution. L'école aussi transmet la religion de la croissance, la foi dans le progrès. La mission officielle du système éducatif aujourd'hui de la maternelle à l'université est de fabriquer des rouages bien huilés pour une mégamachine délirante... 
Reste la mission de former des citoyens. L'école comme mode de formation du sujet se trouve devant un dilemme : préparer le jeune à la société telle qu'elle est, cette société-là de croissance, ou à la société telle qu'elle devrait être, la société de la décroissance, c'est-à-dire chercher à former des citoyens capables de résister à la subversion consumériste..."

Serge Latouche conclut en rejoignant une théorie chère notamment à Edgar Morin. Une catastrophe majeure, de la biosphère par exemple, qui amènerait l'humanité au bord du précipice, pourrait-elle donner lieu à un ressaisissement génésique ?

publié dans : Basculements
ajouter un commentaire commentaires (6)    créer un trackback recommander
Samedi 8 mars 2008

La France, qui engendra pourtant quelques-uns des plus grands poètes de tous les temps, s'intéresse peu à la poésie. Les "grands éditeurs" n'en publient quasiment pas car elle se vend fort mal, 300 exemplaires sont déjà un succès, et la presse, même dite littéraire, préfère chroniquer des romans.
Il faut donc, en ce Printemps des Poètes 2008, saluer le courage des "petits éditeurs" qui prennent encore le risque financier de publier de la poésie, en revues ou en plaquettes.
Voici donc quelques aventuriers de la métaphore que les lecteurs curieux des chemins de traverse peuvent soutenir :

Editions Le temps qu'il fait, 31 rue de Segonzac 16100 Cognac : Auteurs (Valérie Rouzeau, Jean-Claude Pirotte...)

Editions n&b , 16 rue de l'Egalité  31140 Saint-Alban : Auteurs (Marc Sastre, Jean-Luc Aribaud...)

Editions Le nouvel athanor, 50 rue du Disque 75645 Paris cedex 13 : Auteurs (Patrice Delbourg, Jean-Louis Giovannoni, Guy Allix, Jean-Luc Maxence...)

Editions Cadex, 19 rue d'En Quissé Russan  30190 Sainte-Anastasie : Auteurs (Lionel Bourg...)

Editions Cheyne, 43400 Chambon sur Lignon : Auteurs (Jean-Pierre Siméon...)

Editions Tarabuste, rue du Fort 36170 Saint-Benoit-du-Sault : Auteurs (Yves Peyré, Antoine Emaz, Louis Calaferte, Aurélie de la Selle...)

Editions Arfuyen, 35 rue Le Marois 75016 Paris : Auteurs (Thierry Metz, Charles Juliet...)

Editions Le dé bleu, 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux : Auteurs (François Bon, Jacques Brémond, Valérie Rouzeau...)

Editions Pleine page, également repreneur du fonds Opales, 13 rue Jacques Cartier 33300 Bordeaux : Auteurs (Thierry Metz, Alain Amanieu, Luc Soriano, Brigitte Giraud...)

Et tant d'autres qui me pardonneront de ne pas les avoir cités. Les auteurs doivent se renseigner sur la production éditoriale de chacun et ne pas envoyer de manuscrit à l'aveuglette.

publié dans : Livraisons
ajouter un commentaire commentaires (4)    créer un trackback recommander
Mardi 4 mars 2008
Un avant-goût de la poésie de Raul Nieto de la Torre :

De aqui nacio tu cuerpo, de estas manos.
Antes, cuando aùn no existias,
tocaban una mùsica de signos desarmados,
un vacio de hierro o de madera,
una sombra ruidosa de metales.
De estas manos abiertas, que le han dado
cuerpo a un deseo antiguo,
naciste con la forma tuya.
(A veces, sin embargo, se me olvida,
y pienso que tù hiciste mis manos a tu antojo
para que ellas te recordaran.)

Antes, cuando aùn no existian mis manos,
tu cuerpo era mentira.

Ton corps est né de là, de ces mains.
Avant, quand tu n'existais pas encore,
elles jouaient une musique aux signes désarticulés,
une béance de fer ou de bois,
une ombre bruyante de métaux.
de ces mains ouvertes, qui ont donné
corps à un désir ancien,
tu es née avec ton apparence à toi.
(Cependant, je l'oublie parfois,
et me dis que tu as façonné mes mains à ton caprice
pour qu'elles se souviennent de toi.)

Avant, quand tes mains n'existaient pas encore,
ton corps était un mensonge.
publié dans : Livraisons
ajouter un commentaire commentaires (6)    créer un trackback recommander
Samedi 1 mars 2008

Marion Cotillard, césarisée puis oscarisée pour sa magnifique interprétation d'Edith Piaf dans le film d'Olivier Dahan, vient de faire une overdose de célébrité. Ses propos sur Paris dernière à propos des attentats du 11-septembre sont hallucinants. 
" On peut voir sur internet tous les films du 11-septembre sur la théorie du complot. C'est passionnant, c'est addictif, même... On te montre d'autres tours du même genre ayant pris des avions, ayant brûlé... Il y a une tour en Espagne qui a brûlé. Elle ne s'est jamais effondrée. Aucune de ces tours ne s'effondre. Et là, en quelques minutes, le truc s'effondre... Et puis c'était un gouffre à thunes parce qu'elles ont été terminées en 1973 et pour recâbler tout ça, pour le mettre à l'heure de toute la technologie et tout, c'était beaucoup plus cher de faire des travaux etc que de les détruire..."

Emporté par sa verve chimérique, la Môme continue sur sa lancée :
" Est-ce que l'homme a vraiment marché sur la lune ? J'ai vu pas mal de documentaires là-dessus et ça, vraiment je m'interroge..."

Bon. Marion Cotillard est jeune et sa double récompense lui a chamboulé les méninges. Peut-être dira-t-elle bientôt que Poutine est un extraterrestre ou que l'église de scientologie vient de découvrir le secret de la vie éternelle ! 

L'obscurantisme est déjà une menace au quotidien. Si des icônes comme Marion Cotillard s'en font le porte-voix, bientôt suivies par d'autres, et encore d'autres, il va falloir se barricader chez soi avec une mitrailleuse braquée en permanence sur la rue. A ce qu'on raconte quand je vais acheter mon pain, mes voisins se prépareraient à trucider tout le quartier.
Quand je vous dis qu'on n'est jamais assez parano !

publié dans : Roquettes
ajouter un commentaire commentaires (14)    créer un trackback recommander
Samedi 1 mars 2008
Raul Nieto de la Torre, jeune poète espagnol, présentera son livre Pas perdus dans des rues vides au public bordelais pendant le Printemps des poètes. Voici les différents rendez-vous annoncés :

Mercredi 12 mars à 17 h 30 à l'auditorium de l'Université de Bordeaux 3, avec Elvire Gomez-Vidal

Jeudi 13 mars à 18 h à la librairie La mauvaise réputation

Vendredi 14 mars à 19 h 30 et 22 h au musée d'Aquitaine. Spectacle mis en scène autour du livre par François Mauget du théâtre des Tafurs, avec Sébastien Sampietro, Jeanne Flora, Chris Martineau et Marc Depont.

Samedi 15 mars à midi autour d'un apéritif prolongé sous la Halle des Chartrons

L'ouvrage Pas perdus dans des rues vides est publié par Pleine Page en édition bilingue, sous une très belle jaquette où le pavé tutoie les brins d'herbe.

Venez nombreux car l'écriture de Raul vaut vraiment une visite. Et puis je serai là, aussi, en tant qu'accompagnateur du texte de l'espagnol vers le français.
publié dans : Livraisons
ajouter un commentaire commentaires (3)    créer un trackback recommander
Jeudi 28 février 2008

Le landernau pédagocratique, prompt à s'émoustiller comme une donzelle au son du biniou, ne jure plus que par la culture humaniste. Il s'agirait d'un grand sac où l'on mettrait l'histoire et la géographie, les arts et les lettres. A charge pour les môminets d'en saisir les continitués et les ruptures.
Ce new packaging serait obviously conforme au socle commun des connaissances préconisé par l'OCDE.
L'ennuyeux, c'est que le label culture humaniste semble quelque peu abscons. Pourquoi apposer le terme humaniste à culture ? Existe-t-il une culture barbare ? Y a-t-il, dans "humaniste", un contenu moral, vertueux, édifiant ? En ces temps de retour au religieux le plus éculé, je le redoute. Si c'était le cas, au nom de cette nouvelle culture humaniste, il faudrait clouer au pilori bien des savants. L'enfer des bibliothèques résonnerait à nouveau des imprécations de Rimbaud, des souffrances vénéneuses de Baudelaire et, pour ne citer qu'eux, tous les surréalistes seraient boutés hors des écoles. Les arts étant par essence subversifs, il faudrait nous contenter des fables innocentes de M. de la Fontaine, des maximes lumineuses de M. le duc de la Rochefoucauld. Et les foules seraient enfin dociles. Oui, décidément, j'ai peur d'une intention cachée derrière ce vocable "humaniste". Et si on disait, plus simplement, "culture humaine", ou même, "culture" tout court ? Au sens le plus ouvert ?

publié dans : Ici le monde
ajouter un commentaire commentaires (5)    créer un trackback recommander
Samedi 23 février 2008

Depuis quelques mois, côté cour ou côté jardin, une rumeur trottine. Le pouvoir des chats serait en baisse. Il faudrait revaloriser le pouvoir des chats. Des négociants s'émeuvent des croquettes frelatées, du prix à l'hectare de l'herbe à chat, de la conformité européenne des colliers anti-puces et j'en passe. Les associations caritatives crient au scandale, les militants des sociétés protectrices des animaux bivouaquent sur les parkings des supermarchés en faisant rôtir des côtelettes... de porc. A Paris, une commission réfléchit. Comment augmenter le pouvoir des chats sans déranger les loups ? Eh oui ! Il faut penser à tout. Une vision étriquée du problème desservirait les chalands comme les chagrins. Et la gent lupine s'en trouverait, qui sait, durablement affectée. Le pouvoir des chats, si malmené soit-il, ne saurait empiéter sur celui des loups et des vautours. Parlons-en, de ceux-là ! A Londres, un édile voulait leur piquer une bouchée pour la donner, justement, à quelques chacuns par trop efflanqués. La distribution aurait, dit-on, concerné aussi des souris triées sur le volet de l'aide aux muridés. il y eut chez les seigneurs de la huppe un tel hourvari que la grande cité capitula sans conditions. Les chats, venus de Siam ou du toit du voisin, n'ont qu'à bien se tenir. Ce n'est pas demain la veille que les vautours et les loups accepteront de partager leur château.

publié dans : Ici le monde
ajouter un commentaire commentaires (8)    créer un trackback recommander

Recherche

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus