Le jeu de mots est connu. Les enseignants, à la faveur maligne d'un e muté en a, deviennent des ensaignants. Petit malaise
insidieux de l'instituteur qui ne sait plus comment sortir les mômes des ornières du savoir, qui ne comprend plus le langage qu'on lui tient en haut, chez les inspecteurs et leurs conseillers,
et, souvent, le découragement n'attend pas le nombre des années. La dépression guette au tableau passé du noir au vert. Comme le vert de la peur quand une classe se ligue contre sa maîtresse,
quand une réunion de parents d'élèves pourrait tourner à la mise à mort dans l'arène de la méconnaissance.
Bruno Roza, Brigitte Giraud, Claudine Le Morvan, Guillemette Resplandy, Karine Fougeray, Sandrine Bercier et Jean-Marie Juan livrent aux éditions delphine
montalant (en lien sur ce blog) un superbe recueil de nouvelles : l'instituteur.
De la même façon que le facteur sonne toujours deux fois, chaque auteur fait ici coup double, le deuxième texte répondant au premier. Sous le costume du savoir se cachent des maîtres de chair,
des hommes et des femmes qui vivent aussi à l'ordinaire des jours, au menu des désirs qui pointent, des frustrations qui taraudent le sang tourné.
Des illustrations de Marie Bruel accompagnent cet ouvrage à mettre entre toutes les mains.
" L'Histoire ? Et bien, on essaiera d'aller jusqu'à Louis XIV, Louis XVI si on est très en avance, mais on ne fera pas la Révolution. Arts plastiques ? Je crois que vos enfants ont beaucoup
apprécié La montre molle de Dali, Le bidet de Marcel Duchamp et le Ceci n'est pas une pipe de Magritte. " Sourires affligés des parents ignorants, paroles encourageantes mais réservées des plus
avertis. (Guillemette Resplandy)
Elle avait grandi d'un coup. Un examen passé sans conviction l'avait propulsée du côté des adultes. Une classe. Le premier matin devant eux. Des enfants qui ne savaient rien de sa peur. Marie
avait regardé tous ces visages et elle avait eu envie de fuir. Qu'attendaient-ils, à la fixer ainsi ? Qu'avait-elle à leur dire ? Elle aurait préféré se tenir à un banc, assise dans un coin,
attendant le soir. Que le jour la laisse tranquille à vieillir encore un peu. (Brigitte Giraud)
Nous vivons, depuis une quinzaine d'années, dans le temps de la perte. L'ancienne bipolarité du monde n'a plus
cours et son effondrement a contribué à effacer les frontières entre le bien et le mal. Les crispations identitaires et les fanatismes religieux qui en ont découlé se sont heurtés à la
globalisation des échanges économiques et communicationnels. Dans un tel contexte, la pensée peine à redéfinir les repères spatio-temporels de l'humain, d'autant que sa nature physique même est
refaçonnée par la génétique et les neuro-sciences. Cette accumulation des pertes conduit au désarroi et brouille la lecture de l'avenir. Je ne dirai pas comme Heidegger que "le
temps de nos origines c'est demain" car la notion de futur, au regard de la recherche en physique avec les accélérateurs de particules, devient une aporie inextricable.
Je crois, en revanche, et je rejoins là Michel Serres, au pouvoir de la littérature et de la poésie comme antidote à la débâcle du sujet. Quand les sciences humaines balbutient
l'énonciation du monde dans sa complexité qui entrelace réalité et virtualité, la littérature, et plus particulièrement la poésie, réussissent à transporter la pensée, l'émotion, le désir.
L'homme éparpillé, écartelé, se rassemble en lui-même et trouve un peu de lumière sur le chemin. C'est en ce sens, peut-être, comme l'a écrit je ne sais plus quel poète espagnol, que la poésie
est une arme chargée de futur.
Serge Latouche est spécialiste de l'économie de la pauvreté et théoricien du concept de décroissance.
Il a donné au magazine Les idées en mouvement, mars 2008, N°157, une interview sur l'organisation du système éducatif et sa compatibilité avec l'apprentissage de la décroissance :
" Dans le processus de construction du "citoyen" moderne, l'école n'occupe qu'une partie de l'espace à côté de la famille et du milieu d'une part, et de l'environnement social d'autre part. Ce
qu'on peut appeler l'école de la vie a toujours occupé et occupe toujours une place considérable à côté de la vie de l'école...
Aujourd'hui, les parents ont abdiqué largement pour de bonnes et de mauvaises raisons leur rôle d'éducateurs, s'en remettant à l'école et plus encore à la télévision. Depuis peu, les jeunes
Français passent plus de temps devant les écrans que sur les bancs de l'école. Sponsorisées par les grandes marques qui paient les fournitures scolaires, certaines écoles américaines offrent même
en compensation les émissions télévisuelles et publicitaires dans l'enceinte de l'école. Le système publicitaire occupe ainsi la place abandonnée par les parents et que l'école ne remplit pas.
C'est un véritable PROGRAMME DE LOBOTOMISATION DES CERVEAUX ET DE COLONISATION DE L'IMAGINAIRE.
La dégénérescence de la démocratie marchande entraîne nécessairement la corruption de l'institution. L'école aussi transmet la religion de la croissance, la foi dans le progrès. La mission
officielle du système éducatif aujourd'hui de la maternelle à l'université est de fabriquer des rouages bien huilés pour une mégamachine délirante...
Reste la mission de former des citoyens. L'école comme mode de formation du sujet se trouve devant un dilemme : préparer le jeune à la société telle qu'elle est, cette société-là de croissance,
ou à la société telle qu'elle devrait être, la société de la décroissance, c'est-à-dire chercher à former des citoyens capables de résister à la subversion consumériste..."
Serge Latouche conclut en rejoignant une théorie chère notamment à Edgar Morin. Une catastrophe majeure, de la biosphère par exemple, qui amènerait l'humanité au bord du précipice, pourrait-elle
donner lieu à un ressaisissement génésique ?
La France, qui engendra pourtant quelques-uns des plus grands poètes de tous les temps, s'intéresse peu à la poésie. Les "grands éditeurs" n'en publient
quasiment pas car elle se vend fort mal, 300 exemplaires sont déjà un succès, et la presse, même dite littéraire, préfère chroniquer des romans.
Il faut donc, en ce Printemps des Poètes 2008, saluer le courage des "petits éditeurs" qui prennent encore le risque financier de publier de la
poésie, en revues ou en plaquettes.
Voici donc quelques aventuriers de la métaphore que les lecteurs curieux des chemins de traverse peuvent soutenir :
Editions Le temps qu'il fait, 31 rue de Segonzac 16100 Cognac : Auteurs (Valérie Rouzeau, Jean-Claude Pirotte...)
Editions n&b , 16 rue de l'Egalité 31140 Saint-Alban : Auteurs (Marc Sastre, Jean-Luc Aribaud...)
Editions Le nouvel athanor, 50 rue du Disque 75645 Paris cedex 13 : Auteurs (Patrice Delbourg, Jean-Louis Giovannoni, Guy Allix, Jean-Luc
Maxence...)
Editions Cadex, 19 rue d'En Quissé Russan 30190 Sainte-Anastasie : Auteurs (Lionel Bourg...)
Editions Cheyne, 43400 Chambon sur Lignon : Auteurs (Jean-Pierre Siméon...)
Editions Tarabuste, rue du Fort 36170 Saint-Benoit-du-Sault : Auteurs (Yves Peyré, Antoine Emaz, Louis Calaferte, Aurélie de la Selle...)
Editions Arfuyen, 35 rue Le Marois 75016 Paris : Auteurs (Thierry Metz, Charles Juliet...)
Editions Le dé bleu, 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux : Auteurs (François Bon, Jacques Brémond, Valérie Rouzeau...)
Editions Pleine page, également repreneur du fonds Opales, 13 rue Jacques Cartier 33300 Bordeaux : Auteurs (Thierry Metz, Alain Amanieu, Luc Soriano, Brigitte Giraud...)
Et tant d'autres qui me pardonneront de ne pas les avoir cités. Les auteurs doivent se renseigner sur la production éditoriale de chacun et ne pas envoyer de manuscrit à l'aveuglette.
Marion Cotillard, césarisée puis oscarisée pour sa magnifique interprétation d'Edith Piaf dans le film d'Olivier Dahan,
vient de faire une overdose de célébrité. Ses propos sur Paris dernière à propos des attentats du 11-septembre sont hallucinants.
" On peut voir sur internet tous les films du 11-septembre sur la théorie du complot. C'est passionnant, c'est addictif, même... On te montre
d'autres tours du même genre ayant pris des avions, ayant brûlé... Il y a une tour en Espagne qui a brûlé. Elle ne s'est jamais effondrée. Aucune de ces tours ne s'effondre. Et là, en quelques
minutes, le truc s'effondre... Et puis c'était un gouffre à thunes parce qu'elles ont été terminées en 1973 et pour recâbler tout ça, pour le mettre à l'heure de toute la technologie et tout,
c'était beaucoup plus cher de faire des travaux etc que de les détruire..."
Emporté par sa verve chimérique, la Môme continue sur sa lancée :
" Est-ce que l'homme a vraiment marché sur la lune ? J'ai vu pas mal de documentaires là-dessus et ça, vraiment je m'interroge..."
Bon. Marion Cotillard est jeune et sa double récompense lui a chamboulé les méninges. Peut-être dira-t-elle bientôt que Poutine est un extraterrestre
ou que l'église de scientologie vient de découvrir le secret de la vie éternelle !
L'obscurantisme est déjà une menace au quotidien. Si des icônes comme Marion Cotillard s'en font le porte-voix, bientôt suivies par d'autres, et encore d'autres, il va falloir se barricader chez
soi avec une mitrailleuse braquée en permanence sur la rue. A ce qu'on raconte quand je vais acheter mon pain, mes voisins se prépareraient à trucider tout le quartier.
Quand je vous dis qu'on n'est jamais assez parano !
Le landernau pédagocratique, prompt à s'émoustiller comme une donzelle au son du biniou, ne jure plus que par la culture
humaniste. Il s'agirait d'un grand sac où l'on mettrait l'histoire et la géographie, les arts et les lettres. A charge pour les môminets d'en saisir les continitués et les
ruptures.
Ce new packaging serait obviously conforme au socle commun des connaissances préconisé par l'OCDE.
L'ennuyeux, c'est que le label culture humaniste semble quelque peu abscons. Pourquoi apposer le terme humaniste à culture ? Existe-t-il une culture barbare ? Y a-t-il, dans "humaniste", un
contenu moral, vertueux, édifiant ? En ces temps de retour au religieux le plus éculé, je le redoute. Si c'était le cas, au nom de cette nouvelle culture humaniste, il faudrait clouer au pilori
bien des savants. L'enfer des bibliothèques résonnerait à nouveau des imprécations de Rimbaud, des souffrances vénéneuses de Baudelaire et, pour ne citer qu'eux, tous les surréalistes seraient
boutés hors des écoles. Les arts étant par essence subversifs, il faudrait nous contenter des fables innocentes de M. de la Fontaine, des maximes lumineuses de M. le duc de la Rochefoucauld. Et
les foules seraient enfin dociles. Oui, décidément, j'ai peur d'une intention cachée derrière ce vocable "humaniste". Et si on disait, plus simplement, "culture humaine", ou même, "culture" tout
court ? Au sens le plus ouvert ?
Depuis quelques mois, côté cour ou côté jardin, une rumeur trottine. Le pouvoir des chats serait en baisse. Il faudrait
revaloriser le pouvoir des chats. Des négociants s'émeuvent des croquettes frelatées, du prix à l'hectare de l'herbe à chat, de la conformité européenne des colliers anti-puces et j'en passe. Les
associations caritatives crient au scandale, les militants des sociétés protectrices des animaux bivouaquent sur les parkings des supermarchés en faisant rôtir des côtelettes... de porc. A Paris,
une commission réfléchit. Comment augmenter le pouvoir des chats sans déranger les loups ? Eh oui ! Il faut penser à tout. Une vision étriquée du
problème desservirait les chalands comme les chagrins. Et la gent lupine s'en trouverait, qui sait, durablement affectée. Le pouvoir des chats, si malmené soit-il, ne saurait empiéter sur celui
des loups et des vautours. Parlons-en, de ceux-là ! A Londres, un édile voulait leur piquer une bouchée pour la donner, justement, à quelques chacuns par trop efflanqués. La distribution aurait,
dit-on, concerné aussi des souris triées sur le volet de l'aide aux muridés. il y eut chez les seigneurs de la huppe un tel hourvari que la grande cité capitula sans conditions. Les chats, venus
de Siam ou du toit du voisin, n'ont qu'à bien se tenir. Ce n'est pas demain la veille que les vautours et les loups accepteront de partager leur château.