Dimanche 16 novembre 2008
Il n'y a pas de mal dont il ne naisse un bien, écrivait Leibniz. Grâce à un changement de "télévicon", nous
retrouvâmes, ma compagne et moi une antique cassette de Léo Ferré, dormante dans la poussière où mijote l'oubli. Je viens de l'écouter dans la voiture en ce
gloomy sunday et les larmes pour un peu m'auraient tombé les yeux. La même magie, le même enchantement au travers du corps et de l'âme. La voix de Léo, là, vingt ans, trente ans après. Les
souvenirs de ses concerts et qu'un compaing de la mistoufle y perdit sa chemise alors que nous allions à vélo déjanté et que Rimbaud poussait en nous ses incantations. Les soirées autour des
galettes noires où Brigitte Giraud mettait à la voile sur ma mélancolie, ce "bonheur d'être triste". Nostalgie des temps révolus ? Que nenni ! La jeunesse est
là comme au premier jour et "luit comme un brin de paille". Qu'une voix surgisse au hasard magnétique et le chemin que nous eûmes parmi le peuple des questions n'a point perdu ses chatoiements de
prunelles grises, avec ce cri lancé par Léo :
"Qui réparera l'âme des amants tristes ?"
J'apprends sur l'excellent blog de Louise qu'Enzo, alias Henri de Fersan, est mis en examen pour avoir nié sur son blog la réalité du massacre de Tulle le 9 juin
1944 par les Allemands. Il a déjà été condamné pour des faits similaires en 2005. Dans l'actuel procès, l'avocat général requiert une peine de 4 mois d'emprisonnement ferme. Je crois qu'il y a
mieux à faire que d'encabaner Enzo. La prison ne peut pas soigner les pensées malades. Une peine de substitution serait mieux appropriée. Je condamnerais volontiers Enzo à une peine d'intérêt
général. Six mois dans un quartier difficile par exemple, où il aiderait à l'alphabétisation des minorités visibles, où il ferait du soutien scolaire, où il prêterait main forte à une association
qui s'occupe des plus démunis. Cette mesure serait-elle efficace pour autant ? J'ai peur que non. Mais la prison, c'est certain, renforcerait la maladie du condamné. Le fascisme ne s'enferme pas,
hélas !
Si vous voulez en savoir plus allez sur le blog de Louise.
http://mctproduction.over-blog.com/article-20577937-6.html
Mercredi 12 novembre 2008
Je sais que
l'amour, qui n'est peut-être que littérature, ne sauve rien, ne sauve de rien, ni des autres, ni de soi.
Je lis peu
les prix Goncourt, à moins que j'aie acheté le livre avant ou qu'on me l'ait offert. C'est le cas du magnifique roman d'Atiq Rahimi, Syngué sabour. Titre étrange qui désigne une pierre
de patience en Afghanistan. Elle a le pouvoir de recueillir les malheurs de celui qui lui parle et de le délivrer de ses souffrances. Ici, la syngué sabour est un combattant taliban dans le coma.
Sa femme le soigne et lui parle cependant que des tirs sporadiques éclatent dans la ville et que le mollah appelle à la prière. Elle dit toute la violence que son corps a subie, que son sexe a
subie, que son âme a subie. Elle dit en termes parfois très crus l'abjection d'un monde défiguré par les factions en guerre au nom de Dieu. Et c'est toujours la même obsession qui revient : celle
de la femme au sang impur, de la putain réduite à un tas de viande qu'il faut lapider.
Atiq Rahimi a écrit son roman directement en français,
dans une langue très dépouillée, tour à tour brutale et poétique. Le monologue intérieur de la femme s'enchâsse merveilleusement aux notations sèches et visuelles de ses allées et venues dans la
maison.
Un beau livre dédié à une poétesse assassinée à l'âge de 25 ans par son mari en Afghanistan. Mais, hélas, Atiq Rahimi le précise au début de son roman, ce drame pourrait aussi se
dérouler ailleurs. Donc, une fois n'est pas coutume, je recommande vivement ce prix Goncourt hors normes publié chez POL.
Une maîtresse me dit, après bien des années, l'émotion des rencontres
avec des enfants pas comme les autres. Un jour de rentrée, un petit de sept ans se campe devant elle et lui déclare d'une voix ferme :
" J'aime deux choses dans la vie. Les vaches et les dictionnaires."
Au fil des mois, l'enfant restera fidèle à sa profession de foi. Il lira abondamment les dictionnaires, ce qu'on ne fait hélas plus guère, et s'enthousiasmera ardemment pour les bovidés.
Bien sûr, la maîtresse me l'a confirmé, l'amateur de bêtes cornues passait aux yeux de ses collègues pour un Kas. C'est vite plié de passer pour un Kas à l'école. On dit du Kas que "c'est tout un
poème et qu'il est dans son monde, rêêêêêveueueur !!!
C'est pas bon de rêver. C'est pas bon d'être singulier. Faut rentrer dans le rang et baisser la tête.
Moi, je suis comme cette maîtresse qui savait entendre le monde singulier de l'enfant. Ma mission n'est pas d'étouffer la singularité des enfants mais au contraire de la révéler. Elever les
regards et les âmes, c'est possible à tout moment, à condition de n'être pas soi-même un ver de terre. Trop d'enseignants, encore, pourtant intelligents et compétents, oublient de se mettre
debout. Je le déplore. En silence.
Barack Obama, même juché sur les épaules de Martin Luther King avec toute
la magie de son verbe et l'espoir formidable qu'il suscite parmi les minorités visibles de tous les peuples, ne décrochera pas la Lune. Il y a tant à faire aux Etats-Unis, tant de blessures à
recoudre chez les laissés-pour-compte, qu'une brigade entière d'Hercule n'y suffirait pas. A l'extérieur des frontières, le chantier n'est pas moins vaste. Les bourbiers irakien, afghan,
israélo-palestinien, libanais ne seront solubles que dans le plus grand courage et la plus grande imagination géopolitique. Ajoutons à cela le sinistre permanent qu'endure le continent africain
et il faudrait que quelques Titan viennent prêter main forte. Mais, précisément, Barack Obama, qui dit "nous" et non pas "je", saura réunir autour de lui les Hercule et les Titan pour changer
l'avenir. Une page nouvelle de l'histoire du monde s'écrit déjà. Si Barack Obama ne trébuche pas sur son chemin, s'il ne tombe pas dans les pièges que lui tendront ses nombreux ennemis, hauts
financiers ou nervis du KKK, il accomplira peut-être un grand pas pour l'humanité. Nous sommes des centaines de millions à vouloir y croire. Nous nous accrochons énergiquement à l'idée que cet
homme-là n'est décidément pas comme les autres. L'histoire, dans quatre ans déjà, esquissera un premier aperçu. En attendant, regardons la Lune chatoyer au firmament des rêves et disons à Barack
Obama : Good luck, Mister president !
image jysecheresse.20minutes
Dans quarante-huit heures nous saurons si les Etats-Unis portent un noir
à la maison blanche. Car c'est bien de négritude qu'il s'agit et de rien d'autre. Barack Obama est intelligent. Barack Obama a fait une brillante campagne dans son pays et réuni deux cent mille
personnes à Berlin. C'est vrai. Mais on n'en aurait pas fait autant cas s'il était un visage pâle. Et puis il y a ces menaces de mort qui pèsent sur lui et sa famille. J'ai entendu un Américain
déclarer sans barguigner que les noirs ne sont pas des hommes, qu'ils n'ont pas d'âme. Voltaire aussi pensait cela mais c'était au dix-huitième siècle. Bref ! Elu ou non, Obama est déjà un héros
de notre nouveau siècle. La question est de savoir ce qu'il pourra faire. Le chantier est si vaste en Amérique. S'il parvient à doter son pays d'un système de santé convenable pour tous, ce sera
déjà beaucoup.
Au fait ! question subsidiaire : les Français seraient-ils prêts à voter pour un black aux prochaines présidentielles ? Harlem Désir, par exemple ! Vous voyez ça de là ? Le chien que ça aurait
sur les ondes ? Le Président Désir vous parle. Mais la France populaire n'a rien à envier à l'Amérique populaire. La beaufitude ne connaît pas les frontières. Enfin, on verra bien mercredi matin.
God bless you, Barack !
image de pac-romandie.com

Jean-Claude Pirotte nous offre sa dernière livraison poétique aux
éditions Le temps qu'il fait : Revermont. Il met ses pas dans ceux d'André Frénaud, de Georges Perros, d'Henri Thomas ou ce sont eux qui
l'accompagnent en cette terre d'Arbois où "on a perdu les hirondelles". La poésie de Jean-Claude Pirotte, [qui vit sa mort depuis longtemps] a des parfums d'antan qu'une sourde
corde d'aujourd'hui vient pincer, faisant surgir des cadavres des pieds-de-nez dérisoires. L'ouvrage est illustré comme souvent d'une gouache de l'auteur. Elle représente des toits indéfinis.
Jean-Claude Pirotte aime les toits comme Reverdy les aimait.
"je te salue novembre
et tes brouillards comme la cendre
des vieux étés tôt disparus
les loirs vont dormir sous les combles
on rentre le bois de l'hiver
on calfeutre le bas des portes
avec les manchons tricotés
les fruits tardifs dans le cellier
n'ont pas cessé de fermenter
mais ils préparent le silence
toi tu cherches à ranimer
les feux de sarments de l'enfance
les images à jamais mortes
des brumes longues de l'automne"