La photo de Radovan Karadzic publiée après son arrestation à Belgrade est fascinante. Elle pourrait s'intituler La
métamorphose du bourreau. Comment reconnaître sous cette barbe blanche freudienne l'homme qui a commandé l'assassinat de huit mille musulmans à Srebrenica en 1995 ? Et cependant la métamorphose
n'est qu'apparence. Il s'agit bien du même individu. Il était déjà psychiatre quand il a ordonné tous ces massacres. N'empêche, à Pale, son fief, la population le pleure. C'est un héros.
Dostoïevski disait qu'un homme qui tue un autre homme est considéré comme un assassin. Mais qu'il en tue cent mille et on lui déroule le tapis rouge. Il sera passionnant de voir le procès au
Tribunal pénal international de La Haye. Les juges parviendront-ils à démonter les mécanismes de la monstruosité ? A atteindre cette part maudite de l'humain que nous sommes tous capables de
mettre en oeuvre ? Une chose est certaine. Dans le chaos sans cesse recommencé de l'Histoire avec sa "grande hache", d'autres Karadzic, d'autres Mladic jailliront de notre sang. Pour le répandre
encore et encore, tant l'expérience de la sagesse ne peut rien contre la pulsion de mort. Mais l'humanité pourrait-elle continuer son chemin sans cette pulsion-là, qui coule dans le même creuset
le bien et le mal, l'humain et l'inhumain ? Question terrifiante, n'est-ce pas ? Il est si difficile de concevoir la nécessité du mal, alors que nous savons qu'il peut selon Leibniz en naître un
bien... Heureusement qu'il nous reste l'utopie, pour nous défendre de la peur !
Les journaux télévisés donnent parfois un coup d'accélérateur au futur. Ainsi en fut-il lundi 16 à 20 heures sur
France 2. Les Japonais ont réalisé des progrès spectaculaires dans le domaine de la robotique. La modélisation vocale n'est pas encore totalement au point mais l'enveloppe "corporelle" des robots
ressemble à s'y méprendre à celle des humains. D'ici une dizaine d'années, en ce pays du Soleil levant où la population vieillit, des androïdes occuperont des emplois de service à la personne.
Déjà, les apprentis dentistes s'exercent sur des robots qui réagissent parfaitement aux stimuli de la douleur. Le monde tel que l'imaginaient les écrivains de SF dans les années 70 avance à
grandes foulées. Le même journal télévisé nous apprit que de nouvelles exoplanètes viennent d'être découvertes. Il y en a maintenant près de 300. Combien seront-elles dans cinq ans ? Quand
trouverons-nous enfin la petite soeur de la Terre ? Pour y expédier des androïdes explorateurs ? On peut à juste titre s'effrayer de la vitesse exponentielle de la science et des technologies. On
peut aussi rêver, sans tomber dans l'adulation, que les hommes sauront trouver du bon à tous ces chambardements. Le futur est déjà derrière nous. Et le passé nous adresse des signes au fond du
firmament. Il y aura même de la poésie, dans cette aventure.
La justice française vient d'annuler un mariage suite à la plainte déposée par l'époux : la mariée n'était pas
vierge. Cette affaire est grave à plus d'un titre. La sexualité des femmes n'est pas codifiée par le droit français. Elle relève de la seule sphère privée. Ce précédent conduira à d'autres dépôts
de plainte semblables de la part de la communauté musulmane et il est à craindre que pour faire respecter leurs us, d'autres communautés iront jusqu'à ester. Convoquera-t-on un jour au tribunal
un individu "coupable" de n'avoir pas honoré son Dieu ? Ce fait divers inquiète Elisabeth Badinter qui voit là une régression de plusieurs siècles. Les femmes, comme toujours, sont les premières
victimes. Mais le fléau de la justice ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Nous tomberons tous un jour ou l'autre sous son couperet. Cette décision illégale doit être immédiatement invalidée par
les plus hautes instances de la magistrature et de l'Etat.
Dans sa dernière chronique du Nouvel Observateur, Delfeil de Ton annonce qu'un plasticien allemand envisage d'exposer
un mourant dans un musée. Cette information, même si le mourant est consentant, pose bien des questions. Jusqu'où peut aller l'art, ce duel que l'homme lui livre en sachant qu'il a perdu d'avance
selon Baudelaire ? Quelle morale d'aujourd'hui marquerait la ligne à ne pas dépasser ? Le regard du spectateur serait-il, dans ce cas précis, constitutif de l'oeuvre elle-même ? En supposant que
cet artiste allemand réalise son projet, quelle sera la prochaine audace dans la monstration ? Une exécution publique en Iran par exemple, donc montrée au plus grand nombre, accéderait-elle au
statut d'oeuvre d'art si elle se déroulait dans un musée ? Où commence et où s'arrête un état de représentation ? Les télévisions du monde filment chaque jour la mort en direct,
s'attardent volontiers sur les détails sans que personne ne s'en offusque. Pourquoi le serait-on davantage dans un musée ? Sans doute faut-il y voir un trouble de l'habitude. Nous
n'interprétons plus depuis longtemps le robinet à images du petit écran, nous ne faisons plus le lien avec ce qu'elles portent pourtant de réalité. Alors, peut-être, l'espace singulier du musée
serait une façon de ressusciter le réel. En l'occurence, le réel de la mort cachée, dans une époque qui fabrique, dit-on, des centenaires à la pelle. Hum ! Me voilà bien perplexe. Et vous
?
Nous connaissons déjà le Malodore, ce produit répulsif à pulvériser dans les anfractuosités des rues et des places
pour en chasser les SDF. La société orwellienne qui sévit outre-Manche franchit un pas supplémentaire en commercialisant un boîtier
anti-jeunes. L'objet, fixé au fronton des banques, des commerces, des halls d'immeubles emet des ultra-sons seulement audibles par les vingtenaires. Tout jeune qui stationne au "mauvais endroit"
s'arrache au bout de trois minutes tant la douleur est insupportable. Les effets sur le cerveau à moyen terme ne sont pas connus...
Le gouvernement belge envisage d'interdire ces boîtiers anti-jeunes. En France, Christine Boutin et Fadela Amara s'émeuvent qu'ils puissent exister.
Quant aux Anglais, qui ont la bosse du commerce, nul doute qu'ils inventeront le boîtier anti-arabes, le boîtier anti-noirs et le boîtier anti-pakistanais. Sur leur lancée, un boîtier
anti-culs-de-jattes pourrait bien voir le jour. En attendant le retour du Zycklon B, tellement plus radical...
Valérie Cruzin, institutrice à Pauillac, est morte victime d'une conjuration de l'absurde. Un conflit entre adultes
dans son école, un conflit comme il y en a tant car la communauté éducative n'est ni pire ni meilleure que les autres, mais la dégradation des relations humaines fut à ce point exacerbée que le
poison se répandit hors les murs. Des parents, qui ne s'étaient jamais plaint pourtant, trempèrent leur plume dans le vitriol. Des édiles, jusque là respectueux de la maîtresse, joignirent leur
voix à celle des loups. Et l'inspecteur, inquiet à l'idée que cette histoire pourrait faire des vagues, comme on dit, convoqua en catastrophe son enseignante...
Alors, bien sûr, l'Education nationale n'est pas le technocentre de Renault où les cadres succombent à l'enfer de la rentabilité. N'empêche ! L'école, qui n'est pas à part du reste de la société,
subit de plus en plus les pressions de la violence du calme. Pas de cadences infernales mais des exigences de plus en plus absconses
auxquelles il s'agit de se conformer sans exprimer la moindre contestation. Il n'en faut pas plus, parfois, pour qu'un climat scolaire se détériore durablement. Et, s'il ne se trouve pas dans
l'établissement une possibilité de réguler les tensions internes, le découragement, la dépréciation de soi peuvent guetter les professeurs les moins aguerris. Fort heureusement, le plus souvent,
une main aidante, ne serait-ce qu'une seule, se porte au secours du maître en détresse. Valérie Cruzin n'a pas eu cette chance. Aucune voix ne s'est levée pour mettre fin au dépeçage. C'est
même exactement le contraire qui s'est produit. Un groupe humain dans son entier, cellule cancéreuse à prolifération anarchique, s'est transformé en bourreau.
Aujourd'hui, les rangs de vigne du Médoc ont le goût du sang. Il pourrait bien couler, encore...
Une jeune institutrice, mère de famille, vient de mettre fin à ses jours dans une bourgade en Aquitaine. A l'origine, un conflit scolaire qui
s'envenime. Des parents écrivent des lettres diffamatoires. Quelques élus locaux surenchérissent. La maîtresse est convoquée par son inspecteur en présence des édiles et les accusations pleuvent,
assorties de menaces : sanction disciplinaire, mutation...
Dans l'incapacité de se défendre, cette jeune mère également enceinte de six mois fait une première tentative de suicide et tombe dans le
coma. A peine revenue à la conscience, son deuxième essai ne rate pas.
Les autorités académiques ont reconnu que l'enseignante "n'avait rien à se reprocher professionnellement" mais ne désirent pas s'engager plus
avant au prétexte que Madame X*** n'avait pas formulé une demande de protection. Le délégué du syndicat auquel appartenait la maîtresse a donc été éconduit. Un courrier devrait être adressé au
ministre de l'éducation nationale.
A l'heure où une étude commandée par la MGEN montre que le stress augmente aussi chez les enseignants, leurs supérieurs hiérarchiques seraient
bien avisés de traiter avec plus de doigté les conflits de la vie scolaire. Prendre le temps d'écouter avant d'instruire un dossier à charge, éviter que le sang coule, qu'une famille entière
plonge dans le drame, est-ce déjà trop demander ?
PS : Je ne peux citer le nom de la victime et son lieu d'exercice. Un complément d'information est disponible sur snudifo.33@wanadoo.fr
Lire la page électronique de Force Ouvrière N°89 du 11 mars 2008
Barack Obama, qui n'est encore que candidat à l'investiture pour le parti démocrate, est déjà protégé comme un chef d'Etat. Police privée et
agents gouvernementaux constituent sa garde rapprochée. C'est que, depuis quelques semaines, les rumeurs d'attentat contre le sénateur se multiplient.
Russels Banks, dans une interview au Nouvel Observateur, rappelle l'extrême violence des Etats-Unis :
" Il y a tellement de fous en liberté qui seraient prêts à sacrifier leur vie pour accéder à l'immortalité. Rien qu'en février on a assisté à pas moins de six massacres dans des lycées et des
universités, qui se sont systématiquement conclus par un suicide : il y a des gens qui sont prêts à se tuer, ou à se faire tuer, rien que pour pouvoir en tuer d'autres. L'Amérique possède sa
propre variété de kamikazes et cela me terrifie..."
Et l'écrivain d'égrainer la liste des assassinats ou des tentatives d'assassinat politique :
John Fitzgerald Kennedy, Robert Kennedy, Martin Luther King, Ronald Reagan...
Et comme il est certain qu'Obama dérange...
Serge Latouche est spécialiste de l'économie de la pauvreté et théoricien du concept de décroissance.
Il a donné au magazine Les idées en mouvement, mars 2008, N°157, une interview sur l'organisation du système éducatif et sa compatibilité avec l'apprentissage de la décroissance :
" Dans le processus de construction du "citoyen" moderne, l'école n'occupe qu'une partie de l'espace à côté de la famille et du milieu d'une part, et de l'environnement social d'autre part. Ce
qu'on peut appeler l'école de la vie a toujours occupé et occupe toujours une place considérable à côté de la vie de l'école...
Aujourd'hui, les parents ont abdiqué largement pour de bonnes et de mauvaises raisons leur rôle d'éducateurs, s'en remettant à l'école et plus encore à la télévision. Depuis peu, les jeunes
Français passent plus de temps devant les écrans que sur les bancs de l'école. Sponsorisées par les grandes marques qui paient les fournitures scolaires, certaines écoles américaines offrent même
en compensation les émissions télévisuelles et publicitaires dans l'enceinte de l'école. Le système publicitaire occupe ainsi la place abandonnée par les parents et que l'école ne remplit pas.
C'est un véritable PROGRAMME DE LOBOTOMISATION DES CERVEAUX ET DE COLONISATION DE L'IMAGINAIRE.
La dégénérescence de la démocratie marchande entraîne nécessairement la corruption de l'institution. L'école aussi transmet la religion de la croissance, la foi dans le progrès. La mission
officielle du système éducatif aujourd'hui de la maternelle à l'université est de fabriquer des rouages bien huilés pour une mégamachine délirante...
Reste la mission de former des citoyens. L'école comme mode de formation du sujet se trouve devant un dilemme : préparer le jeune à la société telle qu'elle est, cette société-là de croissance,
ou à la société telle qu'elle devrait être, la société de la décroissance, c'est-à-dire chercher à former des citoyens capables de résister à la subversion consumériste..."
Serge Latouche conclut en rejoignant une théorie chère notamment à Edgar Morin. Une catastrophe majeure, de la biosphère par exemple, qui amènerait l'humanité au bord du précipice, pourrait-elle
donner lieu à un ressaisissement génésique ?
Une bourgade de province. Petit matin ou crépuscule. Trois gendarmes en service dans leur voiture. La conversation roule sur l'ordinaire des jours. "Ma fille
réussit à l'école, douze ans déjà. T'en as de la chance, nous, avec Cédric, c'est pas la même musique. Mais au moins vous avez des gosses, Fabienne et moi..." Les sujets défilent au ralenti comme
les maisons toutes pareilles de cette fausse ville-fausse campagne : les prix qui augmentent, les frasques du président, le temps qu'il fera demain... Les trois gendarmes rigolent aussi. Ils sont
arrivés en même temps à la caserne, ont tissé des liens. Parties de tarot, apéros dînatoires. On se sent moins seul, moins désemparé.
" Putain ! C'est Bertaud ! Le con. "
Bertaud a 21 ans. Connu des services de police. Un vol de scooter, bagarres pour un oui pour un non, conduite sans permis.
Les gendarmes prennent Bertaud en chasse, mettent la sirène à donf. Bertaud accélère. Les gendarmes accélèrent. Faire gaffe ! Pas renverser un môme comme à Marseille il y a six mois. Bertaud a
peur. Veut pas retourner en cabane. Son père va le massacrer. Merde ! Le passage à niveau. Obligé de freiner. La bagnole tiendra pas. Les gendarmes grossissent dans le rétro. Bertaud perd le
contrôle. Un train passe. Qui n'en finit pas. Magne-toi ! Magne-toi ! La tire bondit juste après le dernier wagon. Cale sur les rails. Bertaud chiale de rage. Ne voit plus rien. N'entend plus
rien.
" Fais pas le marlou. Descends. C'est dangereux."
Le train qui vient de passer résonne encore dans le paysage.
" Descends, on te dit. "
Un autre train arrive en sens inverse. Deux cents mètres. Les gendarmes font des signes. Le conducteur les voit. Panique. C'est trop tard. Rien à faire. Le convoi écrase les gendarmes et Bertaud,
la caisse pourrie. Un quart de seconde tout compris. Quatre cadavres, quatre victimes. Des morts absurdes donc des vies absurdes. A quoi les uns et les autres ont-ils obéi, pour finir là, dépecés
sur la voie ferrée ?