Je viens de découvrir la voix singulière de Julio
Llamazares et je sais déjà, avec l'instinct des mots qui sont les miens, que l'auteur de La lenteur des boeufs est un écrivain hors du commun. Julio Llamazares a été marqué dans
sa chair et dans son âme par la disparition de son village natal sous les eaux d'un barrage. Sans doute est-ce pour cette raison que l'oubli est le versant de la mémoire qu'il gravit sans cesse,
Sisyphe marqué jusqu'au sang par l'implacable lenteur des éléments et de la solitude.
" Hay racimos de soledad en tus manos, desposesiones màs antiguas que la sangre. Huyen los anos de tus ojos como bandadas de cometas por las plazas maduras. (Solo quedan los bueyes rumiando su
tristeza.) Has conocido, entre gravillas de silencio, el sabor amarillo de mis pasos, el humo indescifrable de las brasas sin tiempo."
" Il y a des grappes de solitude dans tes mains, dépossessions plus anciennes que le sang. De tes yeux les années s'enfuient comme bandes de cerfs-volants sur les places mûres. (Seuls restent les
boeufs ruminant leur tristesse.) Tu as connu, au milieu de gerbes de silence, la jaune saveur de mes pas, l'indéchiffrable fumée des braises hors du temps.
La lenteur des boeufs, suivi de Mémoire de la neige, a été traduit par Bernard Lesfargues aux éditions fédérop. Julio Llamazares est
aussi l'auteur de plusieurs romans dont La pluie jaune chez Verdier. Je ne manquerai pas de vous en parler quand je l'aurai lu.
L'actualité littéraire réserve parfois de bonnes surprises. Le prix Nobel
de Jean-Marie-Gustave Le Clézio en est une. Cette récompense nous fait oublier un temps les arrangements financiers des vedettes de la graphomanie. J'ai retrouvé dans les
méandres de ma bibliothèque L'extase matérielle et Vers les icebergs. Romancier, Le Clézio est aussi poète et philosophe. Sa langue est puissante de simplicité, humble car
lucide. Ses mots se creusent dans l'errance davantage que dans le voyage. Car le mystère du monde et de l'homme dans le monde toujours échappe. Voici un extrait de L'extase matérielle :
" Il faut que nous soyons humbles. Petits, misérables, il faut que nous le sachions pour toujours et qu'au lieu de nous rebeller en voulant oublier ce que nous sommes, nous le disions et le
répétions chaque jour, avec la joie absolue de la vérité : nous ne sommes rien. Nous ne sommes rien. Comme une prière à se rappeler chaque jour : comment l'homme est pris sur la terre, englué
dans sa parcelle de boue, écrasé par les éléments et par lui-même. Comment l'homme est seul, qu'il n'a pas d'origines, et qu'il ne doit pas juger."
L'extase matérielle a été publié chez Gallimard et Vers les icebergs chez Fata Morgana, un éditeur à cent mille années-lumière du Bazar de l'Hôtel de
Lille.
Voici cette page de lucidité écrite par Irvin D. Yalom dans Mensonges sur le divan à propos
des encombrements littéraires :
" Au bout de quelques minutes, Ernest fut rattrapé par son blues des librairies. Partout, en effet, des livres étaient posés sur de longues tables, suppliant qu'on les regarde un seul instant,
exposant sans la moindre vergogne leurs chatoyantes couvertures vertes ou rouge magenta, entassés au sol en attendant d'être mis en rayon, débordant sur les tables, tombant par terre. Contre le
mur du fond, de grandes piles d'invendus attendaient tristement d'être envoyés au pilon. A côté d'eux se trouvaient des cartons encore fermés : c'étaient les livres qui venaient d'arriver,
pressés de connaître, eux aussi, leur heure de gloire. Ernest eut une pensée émue pour son dernier né. Quelles étaient ses chances, pauvre esprit fragile nageant pour sa survie dans cet océan de
livres ? Il entra dans la salle de lecture, où quinze rangées de chaises en métal avaient été installées. Son livre, Le deuil : faits, lubies et mensonges, était bien en
évidence ; près de l'estrade, plusieurs piles, peut-être une soixantaine de livres en tout, attendaient d'être signés et achetés. Mais quel avenir pour son livre ? Dans deux mois, dans trois mois
? Et dans six mois ? Disparu ! Envolé ! Uniquement disponible sur commande ; livraison : entre trois et quatre semaine. Ernest comprit qu'aucune librairie n'était assez vaste pour exposer tous
les livres, y compris les meilleurs".
Si vous aimez les méandres opaques des pratiques psychanalytiques aux Etats-Unis, lisez le livre de Yalom qui lui n'est pas passé à la trappe de l'oubli.
A la question " Qu'est-ce qu'un livre ? ", Georges Flipo a eu cette réponse lumineuse : " Quand il est bon, c'est un
auteur qui raconte une histoire. Quand il est excellent, c'est une histoire qui raconte un auteur.
Georges Flipo rejoint ici Kafka pour qui la littérature "servait" à briser en nous la mer gelée. Ce n'est pas tant la dialectique du je et/ou du il qui est ici à l'oeuvre mais bien la singularité
du livre et donc de celui qui l'écrit. Ce n'est pas tant l'histoire qui importe car toutes les histoires humaines se ressemblent depuis la nuit des temps mais le style avec un grand S car il est
le sang de l'auteur.
Georges Flipo, actuellement en lévitation, c'est lui qui le dit avec humour, vient de publier Qui comme Ulysse aux
éditions Anne Carrière. Vous pouver aussi visiter son blog. Georges Flipo a la tête qui lui tourne car son livre a du succès mais il ne se la prend pas. Il a, je crois, l'humour des
humbles.
georges-flipo-auteur.over-blog.com
Mercredi 3 septembre 2008
" Rien de changé depuis dix ans sinon l'arrivée des islamistes, ces derniers temps. Il paraît que c'est à cause
de la guerre en Algérie, à Kaboul, là-bas au Moyen-Orient, et je ne sais où. Ils auraient fait de la France une base de repli, une plaque tournante. En tout cas, ils nous ont niqué la vie, c'est
à cause d'eux qu'on traîne jusqu'à plus soif. Putain de leurs morts, en deux temps trois mouvements, ils ont levé des troupes et pris le pouvoir... Le vide n'a pas tardé. L'économie a délocalisé,
les commerces, les bureaux, le petit trafic qui aidait les chômeurs à patienter. C'est leur technique, boucher les horizons, faire du bruit à l'est et appauvrir les gens pour les rapprocher du
paradis. Des moutons qu'ils pilotent au doigt et à l'oeil. Nous en avons été, les copains et moi, un peu parce que nous avons gobé le discours de leur führer, Engagez-vous, vous aurez tout,
l'argent et la djina, un peu parce qu'ils nous collaient à la djellaba, on ne pouvait pas montrer le nez sans les voir débouler au pas de gymnastique et nous réciter les dix commandements du
kamikaze..."
In Le village de l'Allemand, éditions Galimard.
Boualem Sansal établit des comparaisons entre nazisme et islamisme qui peuvent surprendre. Elles ne manquent cependant pas de justesse. Où qu'ils se déroulent, à Oradour ou à Aïn Deb près de
Sétif, des massacres restent des massacres. La barbarie n'a rien à voir avec l'idéologie, quelle qu'elle soit, mais exprime la monstruosité tapie en chacun de nous. Lisez Boualem Sansal de toute
urgence.
Du haut de ce chef d'oeuvre de mille pages, un demi siècle de luttes raciales aux Etats-Unis vous contemple.
Ségrégation, meurtres légaux des Noirs opprimés depuis l'esclavage, émeutes à Los Angeles, âpres combats pour l'obtention des Droits civiques déversent sur ce fleuve de sang et de larmes
l'absurdité du temps de l'Histoire contre lequel on ne peut s'ériger. Mais il y a la musique aussi. Toute la musique depuis les chants profanes ou religieux du Moyen -Age blanc jusqu'au hip hop
de la négritude en passant par Schubert et le concerto d'Aranjuez. David Strom, juif allemand qui a fui le nazisme, épouse en 1939 Delia Daley, fille d'un médecin noir à Philadelphie. Le noir et
le blanc. Comme les touches d'un piano. Trois enfants naissent de cette union à l'époque contre nature et la musique tient ensemble cette famille traquée. Jonah deviendra un chanteur d'opéra
reconnu internationalement, Joey essaiera de coucher sur le papier les airs qui passent dans sa tête et Ruth, la cadette, consacrera sa vie à aider les déshérités de son peuple. Aucun, cependant,
ne réussira à réaliser le fol espoir de leurs parents : enjamber les parapets du temps pour triompher de la haine dans un monde qui continue à se dépecer. La musique, même porteuse d'avenir en
unissant son souffle à toutes les notes, entre le blanc et le noir, en cette lisière où la peau n'aurait plus de couleur, ne saurait effacer le marbre du passé.
Le temps où nous chantions de Richard Powers est disponible en 10/18.
Rien ne m'exaspère autant que les poncifs à propos de l'été et des vacances : juillet-août, on bronze et on se
prend pas la tête. Alors que justement, dans la langueur des jours émaillés de siestes et de tintements de verres, on a tout le loisir d'une promenade à l'intérieur de soi, pour apprivoiser les
ombres fragiles du monde. Loin de la fureur des plages et des merguez recongelées, à mille miles des scies radiophoniques et des tranches frelatées de la publicité, voici quelques propositions de
lecture qui n'ont rien à voir avec la pléthore de polars recommandés par la presse.
Agota Kristof : La preuve, Le troisième mensonge, (Points-Seuil)
Irène Némirovsky : Les chiens et les loups, (Poche)
Beauvoir : Tous les hommes sont mortels, (Folio)
Simenon : L'aîné des Ferchaux, (Folio)
Yves Ravey : L'épreuve, (Minuit)
Maryline Desbiolles : Les draps du peintre, (Seuil)
Les deux derniers ouvrages, plus minimalistes, où l'écriture importe davantage que l'histoire, toucheront un public moins large.
Mon blog reprendra un cours plus régulier à la fin du mois d'août.
Jean-Claude Guillebaud parle régulièrement des méfaits de la surinformation dans sa chronique du Nouvel-Obs télé.
Nous sommes en effet submergés de toutes sortes de nouvelles comme si elles jaillissaient d'un robinet ininterrompu. A tel point qu'elles ne veulent plus rien dire et que nous les oublions au fur
et à mesure qu'elles se succèdent. Comment pourrions-nous, dans ces conditions, y trouver des outils qui forgeraient notre lecture du monde ?
Dans Les belles images, en 1966, Simone de Beauvoir s'inquiète déjà de cet excès d'information qui tue le sens de l'information :
"On voit les Actualités, les photos de Match, on les oublie au fur et à mesure. Quand on les retrouve toutes ensemble, ça étonne un peu. Cadavres sanglants de Blancs, de Noirs, des autocars
renversés dans des ravins, vingt-cinq enfants tués, d'autres coupés en deux, des incendies, des carcasses d'avions fracassés, cent dix passagers morts sur le coup, des cyclones, des inondations,
des pays entiers dévastés, des villages en flammes, des émeutes raciales, des guerres locales, des défilés de réfugiés hagards. C'était si lugubre qu'à la fin on avait presque envie de rire. Il
faut dire qu'on assiste à toutes ces catastrophes confortablement installé dans son décor familier et il n'est pas vrai que le monde y fasse intrusion : on n'aperçoit que des images, proprement
encadrées sur le petit écran et qui n'ont pas leur poids de réalité."
"Socialistes ou capitalistes, dans tous les pays l'homme est écrasé par la technique, aliéné à son travail, enchaîné,
abêti. Tout le mal vient de ce qu'il a multiplié ses besoins alors qu'il aurait dû les contenir ; au lieu de viser une abondance qui n'existe pas et n'existera peut-être jamais, il lui aurait
fallu se contenter d'un minimum vital, comme le font encore certaines communautés très pauvres- en Sardaigne, en Grèce, par exemple-où les techniques n'ont pas pénétré, que l'argent n'a pas
corrompues. Là les gens connaissent un austère bonheur parce que certaines valeurs sont préservées, des valeurs vraiment humaines, de dignité, de fraternité, de générosité, qui donnent à la vie
un goût unique. Tant qu'on continuera à créer de nouveaux besoins, on multipliera les frustrations. Quand est-ce que la déchéance a commencé ? Le jour où on a préféré la science à la sagesse,
l'utilité à la beauté... Mais maintenant qu'on en est arrivé là, que faire ? Essayer de ressusciter en soi, autour de soi, la sagesse et le goût de la beauté. Seule une révolution morale, et non
pas sociale ni politique ni technique, ramènerait l'homme à sa vérité perdue. Du moins peut-on opérer pour son compte cette conversion : alors on accède à la joie, malgré ce monde d'absurdité et
de désordre qui nous cerne."
in, Les belles images, 1966
La science n'est pas antinomique de la sagesse, technique et beauté pourraient s'harmoniser. Et il ne s'agit pas de revenir aux communautés frugales. N'empêche,
même si le discours de Beauvoir est un rien outré, elle a raison sur un point majeur : la nécessité d'une révolution morale, non pour nous contraindre mais pour nous affranchir.
La livraison annuelle des cahiers du sens, revue de poésie dirigée par Jean-Luc Maxence et Danny Marc, vient de
paraître aux éditions Le Nouvel Athanor. De nombreux contributeurs, poètes, philosophes ou psychanalystes, y brodent sur le thème de l'attente. " Le présent du passé, c'est la mémoire. Le présent
du présent, c'est l'observation. Le présent du futur, c'est l'attente.", écrivait Saint-Augustin. Plus près de nous, Vian note : "On est vraiment complet quand on est mort." Mais, remarquait
Kafka : [A cause de l'impatience, les hommes ne retournent pas au paradis.] L'attente, ce désir de présent qui tarde, est un état aux facettes si multiples que même l'errance ne saurait le
dissoudre. Quelle sagesse philosophique lui opposer ? Comment ne plus attendre, par quelle déprise de soi ?
La deuxième partie de la revue est constituée d'une abondante anthologie permanente. Des poèmes écrits à la pointe sèche au plus près de l'os y côtoient des vers plus profus, plus enroulés, et
l'ensemble permet une douce butination qui, peut-être, pourrait faire oublier l'attente... L'ouvrage se termine par des notes de lecture sur des recueils de poésie, un entretien de l'anthologiste
Christophe Dauphin et des notations d'écrivains voyageurs qui mènent nos pas jusqu'aux déserts ou dans les allées des Jardins d'essais. Amatrices, amateurs de poésie, n'hésitez pas à prendre le
temps de feuilleter Les cahiers du sens et faites-les circuler sans attendre.